Guilherme Petreca et Tiago Minamisawa signent, chez Ankama, Kabuki. Sur les planches du théâtre de la vie, Kabuki doit se conformer au rôle que la vie lui a attribué. Et s’il voulait être autre chose ? Quelqu’un d’autre ? La liberté, le libre-arbitre, existent-ils seulement ?

La société des apparences
Kabuki est un titre désarmant de prime abord. Sur la scène d’un théâtre kabuki, un personnage du même nom danse au rythme d’instruments en arrière-plan. Ses mots sont un poème, une ode à la vie et à la mort, un questionnement sur le monde et sur lui-même. Est-il libre ? Lui qui veut être autre chose, qui envie la femme qu’il imagine dans le miroir, à laquelle il voudrait ressembler…

Kabuki est un personnage de masques. Il est celui qui s’oublie derrière les masques, qui se nie derrière des faciès qui ne sont pas les siens, des émotions qui ne lui appartiennent pas. Il est oppressé par le monde qui l’entoure, forcé de s’y conformer. Cela s’en ressent graphiquement : les ombres noires l’entourent, les silhouettes menaçantes apparaissent dès qu’il essaie d’être qui il veut être. Petit à petit, le monde du théâtre devient celui des miroirs, les environnements changent au gré de ses réflexions.
Plus on avance dans cette bande dessinée, plus l’espace devient métaphorique. Les éléments liés au théâtre se dissolvent dans l’ombre de l’oppression, les apparences prennent le pas sur le monde. Hautement symbolique, que ce soit dans son dessin ou dans ses textes, Kabuki nous fait ressentir le poids de la société et sa dangerosité. La moindre tentative de rébellion est punie, jusqu’à ce que Kabuki s’en libère totalement pour renaître au monde, éclore finalement tel qu’elle est réellement.

Soyez vous-mêmes
L’histoire de Kabuki est tragique. Car au-delà d’une exploration du genre à travers la représentation du théâtre kabuki, c’est aussi un récit profondément humain. Kabuki est perdu, ne sachant qui il doit être, ce qu’il doit être, devant s’oublier pour se conformer à ce que le monde attend de lui. Sa liberté n’existe plus, niée par un environnement qui s’assombrit au fur et à mesure qu’il s’oublie. Sa renaissance, au fur et à mesure de l’intrigue, est celle de l’acceptation.

L’ouvrage est d’ailleurs dédié “à la mémoire de Valeria Rodrigues et des 1300 personnes transgenres assassinées au Brésil durant les 9 années qu’à duré ce projet”. Dans le cahier final, les auteurs expliquent la genèse du projet. Ils évoquent l’assassinat d’une femme transgenre, en février 2017, au Brésil. Point de départ de Kabuki, l’histoire ne s’arrête pas là. Car Kabuki n’est pas uniquement une bande dessinée. C’est aussi un film, un court-métrage en stop-motion, reprenant la quête identitaire de Kabuki, son cheminement à travers le monde et les apparences.
Le théâtre traditionnel japonais
Le cahier final explore de nombreux aspects de la création de Kabuki. Prenant presque un tiers du livre, il propose à la fois des éléments visuels de recherche, de story board, des affiches de la version film, ou encore des commentaires des auteurs. Mais ce n’est pas tout.

On retrouve aussi des pages signées Jérôme Collet, spécialiste du kabuki. Il nous raconte et explique l’histoire des théâtres traditionnels japonais. Le kabuki, mais aussi le théâtre no, le bunraku et d’autres formes artistiques sont expliquées, avec de magnifiques illustrations à l’appui. Passionnant, ce cahier final ouvre des perspectives, nous en apprend plus et nous fait voir aussi différemment ce que nous venons de lire.
Le tout forme un ouvrage très complet, passionnant, graphiquement époustouflant. Le propos va bien au-delà du théâtre. Il explore l’oppression d’une société qui veut que l’on se conforme à un genre défini, écrasant toute tentative de liberté.

Par bien des aspects, l’ouvrage de Guilherme Petreca et Tiago Minamisawa chez Ankama est une ode à la liberté, un hommage aux personnes transgenres. Son dessin captive à chaque planche et son intrigue nous transporte vers d’autres horizons. Après Shamisen et son hommage à la musique, les auteurs signent là un titre nécessaire et puissant.
- Kabuki
- Auteur : Guilherme Petreca
- Dessinateur : Tiago Minamisawa
- Editeur : Ankama
- Prix : 19,95 €
- Parution : 6 juin 2025
- Nombre de pages : 152 pages
- ISBN : 9791033530541
Résumé de l’éditeur : À la suite d’une expérience traumatisante, Kabuki décide de porter un masque et de renoncer à jamais à son identité. Et si se fondre parmi les Hommes lui permettait de trouver sa place ?
Errant sans but et sans âme, Kabuki se perd dans les opiacés et le désespoir jusqu’à sa rencontre avec Alma, sorte d’alter ego bienveillant. Celle-ci lui apportera son soutien et lui apprendra à se nourrir du monde afin de répondre aux questions l’habitant depuis toujours.
À propos de l'auteur de cet article
Bénédicte Coudière
Journaliste spécialisée en bande dessinée mais aussi en jeux vidéo depuis près de 15 ans, conférencière, autrice et plein d'autre chose encore ! Membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée), elle est passionnée d'art et de narration, d'exploration de papier et de pleins d'autres choses encore.
En savoir