Dans ce récit dessiné inspiré de faits réels, on découvre une autre face de l’histoire officielle. Car celle-ci invisibilisa longtemps la part importante que prit cette femme dans cette tragédie.
Blanche est une femme du peuple. Elle est cantinière, épouse du soldat Ambroise. Choisissant de rester sur le radeau, elle va devoir affronter la vindicte, la jalousie, le machisme de marins souvent frustres et superstitieux. Pour eux, « les femmes ne sont bonnes qu’à répandre la zizanie ! ».
Mais pour elle, chaque individu mérite attention. Et quand vient la faim, la soif, et l’abandon de toute dignité au milieu des tempêtes ou sous un soleil de plomb, Blanche fera encore figure de conscience morale, s’attachant à réconforter les blessés, à les soigner.

« La morale est vaine le ventre vide »
Le cauchemar des naufragés de la Méduse durera treize jours. Treize jours de ce mois de juillet 1816 pendant lesquels la tragédie se déploie. Deux tempêtes, des mutineries et une faim qui ne peut s’assouvir que dans l’horreur pour certains. Ainsi, dès le troisième jour, des pratiques cannibales apparaissent sur le radeau. « La morale est vaine le ventre vide », « Noyée, la raison est en deuil », lit-on en tête des cinq chapitres qui structurent ce récit.
S’appuyant notamment sur les témoignages de deux rescapés, le chirurgien Savigny et l’ingénieur Corréard, ce « huis clos en pleine mer » place le lecteur face à sa propre condition. Qu’aurions-nous fait en pareilles circonstances ? Aurions-nous, comme Blanche tout au long de cette tragédie, conservé notre part d’humanité ou lâché la bride à nos pires instincts ?

Reste une histoire puissante portée par un scénario rigoureux et un dessin réaliste et élégant. Signalons encore qu’Alice Estève et Pablo Sanchez Cano ont prêté main-forte à Gilles Cazaux pour les couleurs.
Un bel album qui nous invite aussi à regarder autrement le tableau de Géricault. Toujours exposé au Louvre, cette œuvre majeure de la peinture du dix-neuvième siècle est vue par des millions de personnes chaque année. Lorsque vous aussi passerez devant, peut-être alors repenserez-vous au sort funeste de ces naufragés, à Blanche et à sa force tranquille…


