La Canne de Balzac

« Il y a un fléau plus cruel que la pauvreté, plus désespérant que la maladie, plus infaillible que la fatalité […] : ce malheur, c’est le malheur d’être beau. » Dans la Canne de Balzac, PoPésie et Léna Walrus adaptent avec subtilité le roman de Delphine de Girardin. On y découvre les aventures du jeune Tancrède qui n’a commis qu’un seul crime : celui d’être trop beau.

La Canne de Balzac ou la fabuleuse histoire de l’homme qui était trop beau.

Tancrède Dorimont a beau être un jeune homme de bonne famille et avoir les meilleures recommandations, impossible pour lui de se faire embaucher par quiconque. À l’instant même où on le rencontre, son apparence fait naître la méfiance chez les hommes. Trop beau pour être sérieux et surtout, trop beau pour être employé dans une maison où résident des femmes.

Alors, un soir fatigué par ses échecs successifs, il se rend à l’opéra. Et là, dans une loge voisine, il aperçoit une imposante canne en or, ornée de turquoises. Il a beau la trouver hideuse, elle exerce immédiatement sur lui une forme de fascination. Le bel Adonis n’a plus alors qu’une idée en tête : découvrir à qui cette canne appartient et quel est son secret.

« Quel formidable héros de roman vous feriez ! »

La Canne de Balzac de PoPésie et Léna Walrus (Dargaud) Coup de théâtre, Tancrède découvre que le propriétaire n’est autre qu’Honoré de Balzac. Et ému par le sort du  jeune homme, ce dernier lui révèle le secret de la canne : tenue de la main gauche, elle donne le pouvoir d’invisibilité. Et face au désarroi de l’infortuné, le célèbre romancier accepte de lui prêter le monstrueux objet.

La Canne de Balzac : l’adaptation d’un roman de Delphine de Girardin.

Delphine de Girardin, est bien moins célèbre que nombre de ses contemporains et amis. Pourtant, elle est une figure du monde littéraire du XIXème siècle. Poétesse, romancière, dramaturge, elle tient aussi un des plus importants salons parisiens. Et c’est là qu’elle reçoit les artistes les plus en vue de son époque, parmi lesquels Alexandre Dumas, Victor Hugo, Liszt, Théophile Gautier, Lamartine, George Sand et un certain Honoré de Balzac.

La Canne de Balzac de PoPésie et Léna Walrus (Dargaud)

Ainsi, c’est en observatrice privilégiée qu’elle va décrire cette société parisienne : ses ambitions, ses relations amoureuses, ses écrivains, ses apparences, ses mensonges et ses tromperies…

Mais la Canne de M. de Balzac, ce n’est pas que cela.

L’histoire dans l’histoire.

En effet, en 1834, fort du ses récents succès, l’auteur d’Eugénie Grandet est persuadé que sa fortune est faite. Aussi va-t-il acheter chez un orfèvre parisien une canne on ne peut plus tape à l’œil.

La Canne d'Honoré de Balzac

Canne d’Honoré de Balzac, dite « canne aux turquoises », par Lecointe, 1834.

La canne d'Honoré de Balzac

Canne d’Honoré de Balzac, dite « canne aux turquoises », par Lecointe, 1834. Détail. Paris, maison de Balzac.

Et c’est en dandy parisien qu’il se donnera en spectacle dans la bien nommée « loge infernale » de l’Opéra de Paris. Et le stratagème fonctionne au-delà de toutes ses espérances. Bien vite, les questions se multiplient et certains prêtent même des pouvoirs magiques à l’objet. D’ailleurs, en fin connaisseur de l’âme humaine, le romancier entretient le mystère, tout autant qu’il s’en amuse. Et dans une lettre adressée à sa maîtresse, Madame Hanska, on peut lire les mots suivants :

« Et si l’on vous disait dans vos voyages que j’ai une canne-fée qui lance des cheveux, fait éclore des palais, crache des diamants, ne vous en étonnez pas et riez avec moi. »

Une source d’inspiration formidable.

On le comprend, le truculent roman de Delphine de Girardin est d’une richesse insoupçonnée. Et ce savant mélange d’humour, de satire de la société et de réflexion sur la littérature ne pouvait qu’inspirer l’amoureux des Lettres qu’est Guillaume Plassans. PoPésie, qui nous avait enchanté avec Monarques – Les Corbeaux et les Renards délaisse un temps, nous l’espérons, les fables pour s’intéresser au roman du XIXème. Ainsi, c’est avec beaucoup de finesse que le connaisseur de cet univers ajoute un personnage, donne plus d’importance à un autre et même supprime certaines péripéties. Le récit gagne indéniablement en fluidité et les lecteurs du roman de Delphine de Girardin prendront autant de plaisir à retrouver les éléments d’origine qu’à relever les trouvailles de PoPésie. Et de ce point de vue, un élément ne peut qu’attirer notre attention.

O tempora, o mores !

En effet, si on y réfléchit bien, le personnage de Tancrède Dorimont pose quelques problèmes moraux. Manipulateur, impulsif opportuniste, il n’a rien à envier aux autres « héros » dont regorgent les romans français du XIXème siècle. Mais surtout, l’usage qu’il fait de la fameuse canne n’a rien de vertueux. Séducteur égocentrique, menteur et même voyeur, il dépasse clairement les bornes de ce que notre époque tolère. On aura beau objecter que le roman a été écrit par une femme au XIXème siècle, il est certain que le lecteur français du XXIème siècle n’accepterait plus que Tancrède connaisse une fin heureuse. Et sans trop en dévoiler, soulignons que PoPésie, en apportant de judicieuses modifications, prend ces éléments en compte. Ainsi, loin d’éventuelles polémiques, il montre bien son intention de présenter une œuvre où l’humour reste le maître mot.

La Canne de Balzac de PoPésie et Léna Walrus (Dargaud)

Des dessins au diapason.

La Canne de Balzac de PoPésie et Léna Walrus (Dargaud)

Léna Walrus, qui réalise la partie graphique, a elle aussi parfaitement intégré ce point. Son trait qui frise parfois la caricature, dans le bon sens du terme, parvient à plonger le lecteur dans le Paris du XIXème. Les lieux, les habits, les manières sont immédiatement identifiables et participent au rythme de la narration. Ainsi, reconstitution d’époque et fantaisie contemporaine se mêlent pour notre plus grand plaisir. Et on se surprend même à sourire en découvrant l’extravagance de certains personnages parfaitement campés. Notons d’ailleurs que les éditions Dargaud proposent, en bonus, une série de travaux préparatoires. On découvre alors la réflexion autour des personnages et la justesse des choix finaux.

Article posté le mardi 29 septembre 2026 par Victor Benelbaz

La Canne de Balzac de PoPésie et Léna Walrus (Dargaud)
  • La Canne de Balzac
  • Scénario : Popésie
  • Dessins : Léna Walrus
  • Éditeur : Dargaud
  • Prix : 23,50 €
  • Parution : 04  septembre 2026
  • ISBN : 9782205214772

Résumé de l’éditeur :  Tancrède est flanqué d’un grand malheur : celui d’être magnifiquement, spectaculairement… beau ! Rejeté de partout, il suscite la vigilance des parents, le chagrin de ses maîtresses, et la jalousie des maris. Amusé par ce singulier sortilège, Honoré de Balzac lui confie un objet mystérieux : une canne, colossale et intrigante, qui permettra à Tancrède de devenir… invisible !

À propos de l'auteur de cet article

Victor Benelbaz

Tombé dans la marmite de la bande dessinée depuis tout petit, Victor est un vrai amateur éclairé. Comics ou récits jeunesse sont les deux genres préférés de ce professeur de français.

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