Il y a tout juste cent ans, des ouvrières bretonnes se soulevaient contre leurs conditions de travail dans les conserveries. Le choeur des sardinières, une lutte racontée par Léa Touitou et dessinée par Max Lewko pour Steinkis.

Tu seras sardinière…
En 1924 à Douarnenez, la vie est rude. Dans ce bout de Finistère où tout ramène à la mer, les hommes sont pêcheurs, les femmes travaillent dans les usines de sardines. Dans ces conserveries dirigées avec autorité par des contremaîtresses aux ordres de patrons sans scrupules, les conditions de travail sont déplorables. Les femmes et les jeunes filles y travaillent douze heures par jours, suant sang et eau pour un salaire de misère. Alors un jour, plus que lasses de s’abimer les mains sur les milliers de sardines, elles se révoltent et se mettent en grève…

Parties pour la grève
C’est à partir de cette histoire vraie que Léah Touitou a construit Le Choeur des sardinières, dessiné par Max Lewko aux éditions Steinkis. Au cœur de cette lutte pour la dignité, on trouve Mona, l’une des nombreuses penn-sardines ( littéralement tête de sardine) ainsi que l’on nomme les ouvrières d’usine de conserverie.
La jeune femme, déjà mère de deux enfants, en attend bientôt un troisième. De quoi assombrir encore plus s’il en était besoin l’humeur de son pêcheur et buveur de mari qui ne voit plus comment nourrir toutes ces bouches. Pour lui, la petite Soazig, dix ans, doit elle aussi travailler à l’usine. Mona voudrait qu’on la laisse encore à l’école jusqu’à ses douze ans… Elle, comme tant d’autres bientôt, rêve de jours meilleurs.
Dehors, la révolte gronde. Et ce sont les femmes qui vont mener la ronde. Au pied des chaînes, à la conserverie, pour se donner du cœur à l’ouvrage, les ouvrières ont troqué les cantiques bretons pour des chants révolutionnaires :
« Saluez, riches heureux, ces pauvres en haillons,
Saluez, ce sont eux qui gagnent vos millions »

Les communistes en renfort
Fin novembre 1924, toutes les usines de Douarnenez sont à l’arrêt. On compte 2000 grévistes. Les trois quarts sont des femmes. Le maire communiste, bientôt rejoint par un syndicat qu’on appelle encore la CGTU, leur apporte un soutien actif. Mais dans un premier temps, malgré l’ampleur de ce mouvement, les patrons usiniers restent inflexibles.
Mona et ses compagnes de lutte vont devoir se battre encore. Il leur faudra six semaines de mobilisation avant de retourner au travail, victorieuses. Dans leur panier, il y a la hausse des salaires, une majoration des heures supplémentaires et des heures de nuit, le respect du droit syndical…

Un Germinal côté mer
Cette grève a fait date dans l’histoire des luttes sociales. En Bretagne, et au-delà. En mai 1925, une certaine Joséphine Pencalet, l’une des grévistes de Douarnenez fut élue conseillère municipale, devenant ainsi l’une des sept première femmes élues dans un conseil municipal français. Mais nous sommes alors en 1925, date à laquelle les femmes n’ont pas encore obtenu le droit de vote. Le Conseil d’État invalidera l’élection de Joséphine.
Le combat des Penn-Sardin évoqué dans ce roman graphique peut se lire comme un écho au célèbre Germinal d’Émile Zola. Ici, nous ne sommes dans les mines du Nord mais dans un Sud Finistère qui a depuis longtemps perdu ses conserveries. L’histoire de Mona, de ses filles et de ses camarades de lutte se lit d’une traite.
Léah Touitou mène un récit bien ancré dans ce territoire de Cornouailles et qui fleure bon les termes et expressions locales. Le dessin de Lewko, un brin naïf, d’abord encré puis aquarellé se rehausse parfois en pleine page de tons pastel. On risquera l’expression « couleur sardine » qui essaime au long de ces 134 planches. Les bleus et gris argentés y sont partout présents.
- Le choeur des sardinières
- Scénario : Léah Touitou
- Dessin : Max Lewko
- Editeur : Steinkis
- Prix : 20 €
- Parution : 16 janvier 2025
- ISBN : 9782368468258
Résumé de l’éditeur : 1924, Mona est ouvrière dans l’une des usines de sardines de Douarnenez. Elle vit au rythme de la cloche et de l’arrivée des bateaux de pêche. Face à un quotidien de plus en plus difficile, son mari pense qu’il est temps que leur fille rejoigne aussi l’usine.
Mais en novembre, une poignée de sardinières se soulève contre les conditions de travail et déclare la grève. Mona commence à rêver d’un autre avenir et rejoint les rangs des manifestantes, contre l’avis de sa famille. Dans la rue, toutes s’élancent : les cantiques bretons qui rythmaient le travail sont remplacés par le chant des Penn-Sardin en lutte.
À propos de l'auteur de cet article
Jean-Michel Gouin
Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.
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