Le patient

Une famille décimée au couteau, un survivant dans le coma, un réveil douloureux, un passé qui ressurgit, un futur seul et des multiples questions qui se posent face à une psychologue, voici Le patient, le nouvel album de Timothé Le Boucher. Après Ces jours qui disparaissent, il imagine un excellent thriller psychologique. Fascinant et glaçant !

La tuerie de la rue des Corneilles

Laura semble perdue au milieu de la rue, un couteau ensanglanté dans sa main droite. L’adolescente est arrêtée par deux policiers. Ils appellent alors du renfort et se rendent chez elle. Ils sont stupéfaits et sans voix  lorsqu’ils découvrent l’horreur des corps gisants sur le sol. Un carnage ! Il y a là la grand-mère, la mère, le père, les deux plus petits et le cousin. Tous sont étendus, morts. Il ne reste que Pierre, une énorme entaille sur le visage et un trou dans la poitrine. Il vit.

Les gros titres dans les journaux font état de cette tuerie sauvage de la rue des Corneilles, la famille Grimaud décimée par un assassin. Un inspecteur est dépêché sur place mais le dossier se referme : Laura, psychologiquement fragile, est la meurtrière.

Se réveiller sans passé et sans avenir

Unique survivant du massacre, Pierre est plongé dans un coma pendant six ans. Il se réveille à 21 ans. Il est en convalescence dans un hôpital au milieu d’autres adolescents fracassés dans leur corps.

Arrive alors, Anna Kieffer, psychologue. Après avoir insisté auprès des autorités hospitalières, elle devient l’analyste de Pierre. Les séances commencent. Le jeune homme a des flashs et des morceaux d’histoires qui lui reviennent en mémoire. Toutes les nuits, un mystérieux homme en noir le hante, le regardant dormir. Il est réveillé en sursaut par cette présence. Serait-il l’assassin ?

Le patient : superbe thriller psychologique

Sans trop en dévoiler, Le patient est un formidable récit construit comme un thriller psychologique. Après Ces jours qui disparaissent – qui avaient marqué le public et la critique (Prix des libraires de BD, Prix BD’Gest du meilleur album et Prix Utopial du meilleur album) – Timothé Le Boucher était attendu au tournant avec cette nouvelle histoire. Le lecteur ne sera pas déçu par la qualité narrative et graphique de cette nouvelle bande dessinée.

L’auteur strasbourgeois plonge de nouveau dans l’adolescence. Après Skin Party et Les vestiaires, il imagine une histoire dans cette période charnière de la vie. « J’avais envie de parler de relation entre un jeune homme et une femme plus âgée. » explique Thimothé Le Boucher. Si sa première idée avait pour cadre un lieu de vacances, il opte rapidement pour un décor hospitalier après avoir arpenté les couloirs de l’un d’eux un dimanche. L’atmosphère pesante est idéale pour mettre en place son thriller.

Relations ambiguës

La grande force de Le patient ce sont des histoires qui s’imbriquent les unes dans les autres, des histoires parallèles qui renforcent l’intrigue principale.

Qui est Pierre ? Pourquoi est-il le seul survivant ? Qui est l’homme en noir ? Quelles étaient les relations entre les membres de la famille Grimaud ? Comment vivre avec un tel passé ? Comment vivre alors que le futur est si aléatoire ? Comment vivre seul ? Toutes ses questions sont posées par Anna Kieffer et son patient, en plus de résoudre l’énigme du meurtrier.

D’ailleurs, cette femme d’esprit cultivée plus âgée que Pierre tisse d’étranges relations avec lui. L’attirance commence d’ailleurs à être réciproque. Il faut souligner qu’elle est marié avec un homme beaucoup plus jeune qu’elle. Cette ambiguïté questionne et fascine. Leurs joutes verbales sont fortes et intelligentes comme si chacun leur tour, ils voulaient dominer l’autre.

Timothé Le Boucher parle aussi de pulsions, de reconstruction et de déterminisme social. Pierre est à la marge dans sa famille. Lecteur boulimique, il ne veut pas rester dans cet environnement qu’il pense si pauvre intellectuellement.

Des personnages secondaires déroutants

La trame principale et la relation patient/analyste sont renforcées par des personnages secondaires déroutants. La famille Grimaud cache des secrets, les soignants hospitaliers portent en eux des histoires lourdes et les adolescents hospitalisés aussi. Toutes leurs personnalités ont été  méticuleusement cernées pour pouvoir apporter de la tension au récit de Timothé Le Boucher. Sans trop en dévoiler, entre les bons et les méchants, il n’y a qu’un pas. Leurs traumatismes physiques et psychologiques sont souvent importants et délicats à porter.

Atmosphère glaçante et réaliste

Le patient bénéficie de toute la force graphique de Timothé Le Boucher. Dans la même veine que Ces jours qui disparaissent, l’auteur diplômé d’un master en bande dessinée et d’un Diplôme national supérieur d’expression plastique nous  fascine par une atmosphère glaçante et pesante à chaque page.

« J’ai imaginé de longs travellings en plan séquence à la manière de Stanley Kubrick dans Shining ou Gus Van Sant dans Elephant… »

Son récit se déroule dans les années 90 mais peu de détails le confirment. Cela permet à tous les lecteurs de pouvoir s’approprier le récit sans connaître tous les codes de cette décennie. Le réalisme des scènes dans l’hôpital sont fortes et celles dans le passé, plus organiques, plus sauvages. Le sang est partout dans la maison, mais cela est montré de manière assez esthétisante. Les couleurs très claires de la chambre de Pierre apportent un contraste étonnant au vue de l’intrigue.

Le patient : encore une pépite de Timothé Le Boucher ! Un thriller psychologique intelligent aux histoires multiples.

Article posté le mercredi 10 avril 2019 par Damien Canteau

Le patient de Timothé Le Boucher (Glénat / 1000 feuilles)
  • Le patient
  • Auteur : Timothé Le Boucher
  • Éditeur : Glénat, collection 1000 feuilles
  • Prix : 25€
  • Parution : 10 avril 2019
  • ISBN : 9782344028070

Résumé de l’éditeur : À quoi bon se souvenir qu’on a vécu l’enfer ?La police arrête une jeune fille errant dans la rue, couverte de sang, un couteau à la main. En se rendant chez elle, les agents découvrent avec effroi une scène de massacre : toute sa famille a été assassinée… 6 ans plus tard, Pierre Grimaud, l’unique survivant du « massacre de la rue des Corneilles », se réveille d’un profond coma. L’adolescent de 15 ans qu’il était au moment des faits est aujourd’hui un jeune homme de 21 ans. Désorienté, encore paralysé et souffrant d’amnésie partielle, il est pris en charge par le docteur Anna Kieffer, psychologue spécialisée sur les questions de criminologie et de victimologie. Pendant leurs séances, Anna tente de l’amener à se souvenir des circonstances du drame, malgré ses pertes de mémoire. Pierre lui évoque la présence mystérieuse d’un « homme en noir » qui hante ses rêves, probable réponse inconsciente à son traumatisme. Après plusieurs rendez-vous, Anna découvre en Pierre un être sensible et très intelligent. Touchée par son histoire, elle se met même à le prendre en affection. Petit à petit, une véritable complicité s’installe entre eux. Anna n’imagine pas à quel point ce patient va changer sa vie…Après le remarqué Ces jours qui disparaissent, Thimothé Le Boucher revient avec un ouvrage témoignant une nouvelle fois de sa science narrative exemplaire. S’inscrivant dans une veine plus réaliste, Le Patient est un thriller psychologique prenant et surprenant, laissant entrevoir quelques-uns des thèmes de prédilection de l’auteur : le rapport à l’autre, la notion du « temps », de l’identité et de la mémoire.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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