Avec les Carnets de Stamford Hawksmoor, une enquête passionnante parue chez Delirium, Bryan Talbot nous entraîne 20 ans avant les événements qui ont constitué sa géniale série Grandville.
Les Carnets de Stamford Hawksmoor : Back to Grandville.
Il y a deux cent ans, l’Angleterre fut vaincue par la puissante armée napoléonienne. Elle devint alors française. Et pendant deux siècles, son destin fut lié à l’Empire. Pourtant, à la suite d’une violente insurrection marquée par des attentats sanglants, l’emprise française vivait ses dernier instants : le temps de l’Indépendance était enfin venu.
« Non. Je n’étais pas triste. »
Et c’est dans ces circonstances que Gerald Hawksmoor décida de mettre fin à ses jours en se tirant une balle dans la tête.
Son frère Stamford, inspecteur détective de Scotland Yard, n’avait pas un cœur de pierre. Et pourtant, il ne versa pas une larme quand l’annonce lui fut faite. Après tout, les deux frères n’avaient jamais été proches. Malgré tout, cette affaire le préoccupait.
« J’étais perplexe. Quelque chose clochait terriblement. Ça ne lui ressemblait pas du tout. »
Les Carnets de Stamford Hawksmoor : chroniques d’un chaos annoncé.
Mais cela devrait attendre, car Londres était en proie à une série d’attentats sanglants perpétrés par la bien nommée « Brigade de la Colère ». Et comme si cela ne suffisait pas, on recensait un nombre grandissant de meurtres inexpliqués. Des prostituées d’abord, un pickpocket ensuite… Il fallait mener l’enquête, quitte à mettre en lumière ce que beaucoup auraient souhaité garder à jamais secret.
Notes prises pour un oiseau.
Officiellement, la série Grandville a tiré sa révérence en 2017. Et lorsqu’on refermait Force majeure, l’ultime tome paru en France en 2024 grâce à l’excellent travail éditorial de Delirium, on se disait avec une certaine mélancolie que cet univers allait nous manquer. Eh bien, manifestement nous n’étions pas les seuls. Ainsi, sept ans plus tard, Bryan Talbot réouvre le grand livre de Grandville. Pourtant, le malicieux auteur n’entend pas poursuivre les aventures de l’inspecteur Le Brock.
Une hommage à Conan Doyle.
En effet, il choisit de mettre en lumière un personnage que nous avions découvert à la fin de la série principale : Stamford Hawksmoor, le mentor du blaireau taciturne.
Ce personnage est inspiré du légendaire Sherlock Holmes. Bryan Talbot ne s’en cache pas. D’ailleurs, il est comme toujours extrêmement plaisant de repérer les références disséminée çà et là. Pourtant, cet inspecteur au caractère bien trempé est loin d’être une pâle copie du héros de Conan Doyle. Bien plus concerné par la politique de son pays, il met son esprit d’observation et de déduction hors du commun au service d’idéaux chers à Bryan Talbot.
Un polar politique.
Ainsi, Les Carnets de Stamford Hawksmoor reprend les points forts de la série régulière. Injustices sociales, complots politiques, corruption, méfaits du colonialisme, horreurs liées à la décolonisation, sentiment d’impunité des puissants, scandales sexuels… Tous ces ingrédients se mêlent avec beaucoup de finesse pour inviter le lecteur à réfléchir sur sa propre époque. De ce point de vue, la « présuite » reprend les points forts de la série. Et pourtant, les différences avec Grandville sont nombreuses. Et mieux encore : l’œuvre s’en nourrit.
La noblesse du style victorien.
L’histoire a beau se dérouler seulement 20 ans avant celle de la série, cela entraîne un changement majeur. En effet, cela exclut l’esthétique Steampunk qui avait pourtant fait la marque de fabrique de Grandville. Le fait est qu’à une époque où la machine à vapeur n’en est qu’à ses balbutiements, une ambiance très différente s’impose : celle de l’époque victorienne.

Visuellement, ce changement est marqué par une sublime colorisation sépia qui rappelle immédiatement les daguerréotypes. Réalisée à l’aquarelle, elle donne immédiatement une ambiance délicieusement surannée à l’aventure.

Comment écrire un carnet.
Autre différence majeure : la narration. Comme l’indique le titre, ce nouvel opus prend la forme d’un carnet. Cette fois-ci, c’est donc Stamford Hawksmoor lui-même qui raconte son histoire.

De cette manière, il peut décider sciemment de passer sous silence telle ou telle information pour ne la révéler qu’en temps voulu. Il est le maître des mots. Et l’effet est d’autant plus saisissant que la narration est fortement marquée par le caractère mordant de l’aigle doré. Ainsi, il se laisse parfois aller à de longs développements, malicieusement écrits avec une police reprenant celle des machines à écrire. Et pour que l’immersion soit totale, en fin lettré, il cite régulièrement les plus grands auteur britanniques.
Lorsqu’on referme l’imposant volume de plus de 200 pages, on se dit que finalement, cet opus joue parfaitement son rôle : il donne une envie irrépressible de relire toute la série Grandville, qui elle-même donnera envie de relire Les carnets de Stamford Hawksmoor… La boucle est bouclée.
- Les carnets de Stamford Hawksmoor
- Auteur : Bryan Talbot
- Traducteur : Patrick Marcel
- Éditeur : Delirium
- Prix : 30 €
- Parution : 05 septembre 2025
- Nombre de pages : 200
- ISBN : 9782493428592
Résumé de l’éditeur : Il y a deux cents ans, l’Angleterre perdit la guerre contre Napoléon. Comme le reste de l’Europe, elle fut envahie par la France et la famille royale fut guillotinée. Mais après une période marquée par des attentats meurtriers et une répression brutale, le jour tant attendu de l’Indépendance est proche ! C’est dans ce contexte de tension sociale et politique extrême que Stamford Hawksmoor va se retrouver impliqué dans une affaire de chantage et de meurtres impliquant des membres éminents de la haute société… Cette histoire complète est à la fois une enquête menée de main de maître par un Bryan Talbot au sommet de son art, et une nouvelle occasion qui nous est offerte de retrouver l’univers alternatif passionnant, si proche du nôtre, dans lequel s’épanouira la brillante série Grandville. Après le succès rencontré par la série GRANDVILLE, (Prix Polar SNCF, Sélection Officielle Angoulême 2025), Bryan TALBOT revient dans son univers uchronique avec un nouveau récit complet entièrement inédit, proposé ici en première exclusivité mondiale ! Prequel située vingt ans avant les évènements décrits dans la série mettant en scène le fameux Inspecteur Lebrock, ce nouveau récit se déroule dans une ville de Londres qui vit la fin de l’occupation française et est intégralement consacré à Stamford Hawksmoor, mentor du héros de Grandville et véritable avatar de Sherlock Holmes. Avec près de deux cents pages, ce nouvel opus qui a demandé à Bryan Talbot plus de deux ans de création, permet à l’auteur comme au lecteur de se plonger dans un monde fascinant qui mêle enquête policière victorienne et l’exploration d’un univers à la fois superbe et riche, vision très tangible de ce que notre monde aurait pu être.
À propos de l'auteur de cet article
Victor Benelbaz
Tombé dans la marmite de la bande dessinée depuis tout petit, Victor est un vrai amateur éclairé. Comics ou récits jeunesse sont les deux genres préférés de ce professeur de français.
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