Les Ogres-Dieux : Première-Née

Depuis 2014, Hubert et Bertrand Gatignol nous enchantent et nous terrifient par l’entremise de leur série Les Ogres-Dieux. Le dernier volume de cette excellente saga de dark fantasy, Première-Née, est dans les bacs. Envoûtant !

Les Ogres-Dieux : quand le conte se fait noir

C’est en 2014 qu’Hubert et Bertrand Gatignol proposent le premier opus des Ogres-Dieux, Petit. Tout de suite, cette saga de dark fantasy est saluée par le public et la critique (Prix de la meilleure BD aux Utopiales).

En quatre tomes, le duo impose un point de vue très noir à ce conte pour adulte où le féminisme, l’acceptation de soi et des autres est au cœur de l’intrigue.

  • Petit : Vivant dans un immense palais, des Géants se nourrissent de chair humaine. Le roi Gabaal règne en tyran sur cette vaste contrée. Un jour, son épouse Emione accouche d’un garçon – Petit – ayant la taille d’un humain. Il faut souligner que la lignée royale périclite et dégénère depuis quelques années. La reine voit en ce fils, l’espoir d’un rapprochement entre les humains et les Géants. Elle cache son existence à son mari afin de le préserver.
  • Demi-Sang : Ce volume se déroule un peu avant la naissance de Petit et permet de comprendre comment le royaume des Géants est administré. C’est le chambellan, Yori Draken, qui sert de fil conducteur à l’histoire.
  • Le Grand Homme : Sala est son époux Petit tente de fuir le royaume. Le chambellan aimerait pourtant que le dauphin s’installe sur le trône afin de ramener un semblant de paix dans le pays. Après un guet-apens, Petit est soigné par Lours, le chef de la résistance. Il compte sur le fils du roi pour renverser le chambellan.

Première-Née : la fille aimée du Fondateur devient reine

La géante Elmire vient rendre visite à sa grand-mère, Bragante. Alors qu’elle sent sa dernière arriver, elle décide de raconter « la vérité nue » sur le royaume des Géants.

Femme cultivée lettrées, Première-Née comme elle est surnommée, passe son temps le nez dans les livres. Nita, sa tante protectrice, l’avait élevée en ce sens. Fille ainée du roi, elle doit s’occuper de ses frères. Mais sa plus grande peur réside dans celle d’enfanter, donner naissance à un Géant, elle si fragile. Il faut souligner que souvent la grosseur du bébé déchirait les entrailles de la mère et la faisait mourir.

Le patriarcat asservit les femmes

La grande force de Première-Née et de la série en générale des Ogres-Dieux réside dans la complexité des personnages. Hubert savait façonner des personnalités à ses héros de papier entre ombre et lumière, sans manichéisme. Chacun d’entre eux portrait en lui une part de noirceur.

Ainsi, la violence crue et dure du roi et ses hommes de main tranche avec l’intelligence de Bragante. Alors qu’elle aurait du être une future épouse sans parole, Première-Née se dresse contre les hommes de sa famille.

Première-Née est donc une bande dessinée politique et féminisme comme l’ensemble de la saga ou de nombreuses autres œuvres du talentueux Hubert (Miss Patouche, Peau d’homme et Beauté).

Le regretté scénariste oppose ainsi la culture et les savoirs des femmes à l’animalité des hommes, ou comment l’intelligence et l’ingéniosité triomphent toujours l’ignorance.

Les ogres-dieux : ode aux contes populaires

L’univers des Ogres-Dieux est construit comme un conte qui en contiendrait plusieurs. Ainsi, cette saga est un hymne aux contes populaires, ceux racontés le soir au coin du feu aux adultes, ceux non-aseptisés repris par Disney. Grimm, Perrault ou Andersen ont compulsé les traditions orales pour les livrer à l’écrit. Hubert s’inscrit donc dans cette veine de conteurs.

Les quatre tomes des Ogres-Dieux se déroulent dans un univers de fantastique noir (de la dark fantasy). Ils ne sont donc pas à glisser entre toutes les mains.

L’atmosphère pesante, violent et cruelle, les complots et vengeance de cour et la tyrannie des puissants sur les plus faibles donnent une intrigue glaçante mais ô combien passionnante.

De la beauté du dessin

Pour accompagner l’excellente histoire d’Hubert, Bertrand Gatignol dévoile tout son talent de dessinateur. Ses couleurs en noir et blanc rehaussées de teintes de gris magnifient son trait.

Il suffit d’observer toute la puissance des expressions des yeux de ses personnages pour comprendre la force de son dessin. L’auteur du Voleur de souhaits (avec Loïc Clément) focalise son découpage sur les héros des Ogres-Dieux. Gros plans, plans serrés sur les visages ou plans en buste rajoutent la tension dans les interactions entre les personnages.

Chaque chapitre de Première-Née se clôt par un focus sur la vie d’un personnage secondaire. Bertrand Gatignol en illustre un portrait pleine-page avec un très joli traitement qui apporte un touche « passée ». Cela magnifie le texte d’Hubert.

Si la réalisation des planches fut douloureuse pour Bertrand Gatignol à cause de la perte soudaine de son comparse, le final est sublime.

Nous aurions aimé lire encore de nombreux opus des Ogres-Dieux mais l’ensemble des quatre volumes se suffit à lui-même.

Avec Peau d’homme, Première-Née est nommé en sélection officielle d’Angoulême 2020, un bel hommage à Hubert et ses mondes imaginaires.

Article posté le jeudi 10 décembre 2020 par Damien Canteau

Les Ogres-Dieux, Première-Née de Hubert et Bertrand Gatignol (Soleil, Collection Métamorphose)
  • Les Ogres-Dieux, tome 4 : Première-Née
  • Scénariste : Hubert
  • Dessinateur : Bertrand Gatignol
  • Éditeur : Soleil, collection Métamorphose
  • Prix : 26 €
  • Parution : 25 novembre 2020
  • ISBN : 9782302090262

Résumé de l’éditeur : Bragante, dite Première-née, âgée et affaiblie, décide de révéler à sa petite-fille la vérité sur son histoire. Elle voua une passion aux livres, et ressentit très tôt l’angoisse de donner la vie. Son statut d’aînée la chargera de l’éducation des derniers-nés, mais ne la protégera pas du plus vaillant à qui son père, le roi, l’a promise. D’aînée, elle deviendra reine, sombrant dans l’aveuglement.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée). Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip.

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