L’orangeraie

Dilemme. Sacrifier son enfant sur l’autel de la vengeance, tel est le propos puissant de L’orangeraie, le très beau roman de Larry Tremblay. Pierre Lecrenier l’adapte en bande dessinée avec justesse et délicatesse, dans une émotion immense.

De l’impossibilité de déclamer l’indicible

Cantate de guerre, c’est le nom de la pièce dans laquelle Aziz doit jouer. Le jeune homme incarne un enfant pris dans les tourments de la guerre.

Mais, bouleversé par ses émotions, Aziz quitte la scène. Il ne peut pas jouer dans cette pièce. Il est alors rattrapé par le metteur en scène.

“Je ne m’appelle pas Aziz. Amed. Avant, je m’appelais Amed.”

 

Avant, une enfance heureuse ?

Aziz et Amed sont frères jumeaux. Les deux petits garçons de 9 ans habitent une région du monde en proie à la guerre.

Pourtant leur vie est douce et heureuse à l’ombre des orangers. Entre un père – Zahed – , une mère – Tamara – et les cerfs-volants, tout est réuni pour tenter de vivre le mieux possible.

Sacrifier des martyrs

Un jour, une bombe tue leurs grands-parents. A peine enterrés, arrive Soulayed, chef de clan. Par un discours quasi poétique mêlant oiseaux et orangers, le rebelle embobine Zahed, le père d’Aziz et Amed. Morts, revanche et vengeance sont au cœur de la discussion.

Soulayed laisse alors une besace contenant une ceinture d’explosifs. Zahed le sait. Il doit sacrifier la vie d’un de ses fils. Amed ou Aziz, l’un d’eux, devra se faire exploser en pleine ville. Dieu en a décidé ainsi.

Après une dispute avec Tamara, Zahed choisit Amed

 

L’orangeraie, de l’absurdité de la guerre

C’est en 2013 que Larry Tremblay publie L’orangeraie aux éditions Alto. Tout de suite, le succès est là avec sa cohorte de prix littéraires (Prix des libraires au Québec, Prix Ronsard des lycéens…). Plus de 200.000 exemplaires sont vendus dans plus de 25 pays.

Le romancier canadien construit son récit comme un conte moderne intimiste, influencé par les contes traditionnels du Moyen-Orient. Si l’on y parle de famille, on y parle de dilemme et de sacrifice.

La temporalité comme le lieu exact ne sont pas décrits pourtant, le lecteur peut situer l’histoire au Proche-Orient, notamment par les montagnes, les maisons des villages et les discours des hommes de Soulayed.

 

L’orangeraie ou la fin de l’enfance

Larry Tremblay – qui signe la propre adaptation de son livre avec Pierre Lecrenier – aborde des thématiques universelles de la famille, du deuil ou encore de la vengeance. Son récit puissant est incarné par Amed et Aziz, deux enfants, ce qui renforce le propos.

C’est bien l’enfance innocente qui est sacrifiée. Celle de deux jumeaux semblant heureux dans leur vie. Zahed est embrigadé par un discours de haine. Il est prêt à tout pour assouvir son désir de vengeance. Jusqu’à la mort d’un de ses fils. Pour son choix, il se fonde sur le présent. Il sait Aziz malade d’un cancer, pourtant il choisit Amed par volonté divine.

Dieu et les armes

Si Dieu rejette toute forme de violence, c’est en son nom que des hommes font la guerre, se sacrifient et se vengent. C’est ainsi que sa parole est détournée par des fanatiques, loin de ses préceptes. On tue au nom de Dieu (étrange concept).

Si ce sont les hommes qui disent les mots de Dieu, qui gouvernent, qui imposent, c’est bien d’une femme – Tamara – que viendra la lumière.

L’orangeraie est pourtant empli de douleurs malgré le lyrisme de l’histoire. Lyrisme incarné par la poésie, la nature et des pages contemplatives comme pour fracasser la fin inéluctable d’un petit garçon. Les oiseaux, les cerfs-volants et l’amour d’une mère tranchent avec la mort rôdant dans les pages.

L’orangeraie, de la délicatesse du dessin

Ce n’est pas la première fois que Pierre Lecrenier s’empare d’un roman de Larry Tremblay. En 2020, le duo avaient publié l’adaptation du Garçon au visage disparu.

Cinq ans plus tard, les deux artistes reviennent avec L’orangeraie chez Rue de Sèvres. Pour cet album intense, le dessinateur belge né en 1975 fait montre de toute la délicatesse de son trait. Un très beau dessin semi-réaliste aux couleurs lumineuses comme pour s’éloigner de l’âpreté du propos. Le lecteur a l’impression de sentir les oranges, de sentir la chaleur de la région grâce à une partie graphique sensible.

L’orangeraie vous berce dans ses premières pages pour vous cueillir par l’effroi d’un choix cornélien. Le sacrifice d’un innocent dans le fracas de l’absurdité de la guerre. Superbe.

Article posté le jeudi 03 juillet 2025 par Damien Canteau

L'orangeraie de Larry Tremblay et Pierre Lecrenier (éditions Rue de Sèvres)
  • L’orangeraie
  • Scénaristes : Pierre Lecrenier et Larry Tremblay
  • Dessinateur : Pierre Lecrenier
  • Éditeur : Rue de Sèvres
  • Prix : 20 €
  • Parution : 14 mai 2025
  • Nombre de pages : 120
  • ISBN : 9782810206025

Résumé de l’éditeur : Amed et Aziz, frères jumeaux de neuf ans, vivent paisiblement à l’ombre des orangers. Mais un jour, un obus traverse le ciel, tuant leurs grands-parents et s’emparant de leur enfance. Un des chefs du village demande alors à leur père de sacrifier un de ses fils derrière les lignes ennemies, en hommage aux défunts. L’amour d’une mère peut cependant influer sur le destin.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une trentaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) et co-responsable du prix Jeunesse de cette structure. Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip. Damien modère des rencontres avec des autrices et auteurs BD et donne des cours dans le Master BD et participe au projet Prism-BD.

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