Love Not Dead : l’essence du rythme

Love Not Dead. Imaginez : votre réveil sonne et la pote qui vous héberge vous fout dehors avec le sourire. Les amis qui veulent bien de vous sont contents de vous recevoir mais ils ne savent plus très bien pourquoi. Vous, en déballant votre valise : « Et puis ça me fait plaisir de vous voir. J’en étais à me demander si l’amour était pas mort, haha ! » Vos amis qui se regardent béats : « L’a-quoi ? »

Shyle Zalewski est un.e artiste dans tous les sens du terme. L’écriture inclusive car Zalewski est non-binaire. Iel s’amuse des gens, des genres et de ses frontières pour notre plus grand délire. Dans le vocabulaire « Zalewskien », cela signifie surtout qu’il bouffe autant des culs que des chattes. Oh ! Le sexe est une des nombreuses cordes de son arc à humour. Avec, il poursuit nos comportements sociétaux qu’ils soient toxiques ou bienfaiteurs et les vise régulièrement justeLove not dead, son dernier album sorti en janvier dans la collection Pataquès de chez Delcourt, n’échappe pas à la règle. Et pour cause, son sujet n’est rien d’autre que l’amour lui-même. Le grand, le beau, celui avec un A géant qui pique autant le cul du ciel qu’il nous titille le fondement. Problème : dans cette nouvelle histoire, il n’existe plus.

CULOTTE POP

Peu reconnu.e de la sphère BD, Shyle Zalewski nage dans le grand bain de l’indé depuis bientôt dix ans. Dès 2014, grâce à son label Pantypop, « éditeur de jolies BD avec de la musique dedans. Ou des mini-films. Des cocottes en papier. Ou n’importe quoi. » iel marche dans les traces d’un fanzinat beau et décomplexé. Ses travaux marient déjà rage, tendresse, candeur adolescente, cul joyeux et réflexions sociales engagées.

En 2018, il sort Grenadine aux éditions Lapin, « une BD en tranche de vie dans laquelle j’utilise mon avatar pour parler de marginalité, de comment trouver sa place notamment dans des questions de genre. Le sujet principal c’est avant tout grandir. »

En 2020, iel s’essaie à la fiction avec Wolcano, la sorcière du cul dans la collection Shampoing de chez Delcourt : « Encore une fois, j’utilise mon avatar mais version sorcière dans un road-trip un peu contemplatif et barré pour questionner les marginalités. Ça parle du milieu de l’art, de la réputation des gens. La sorcière du cul est connue comme une grosse chaudasse. Le livre part de cet archétype jusqu’à en faire un personnage humain. C’était le but avoué dès le départ avec toujours des vannes de fesses bien senties. »

En 2024, encore chez Lapin, iel propose avec Contre-Exemple, mini pavé de 500 pages haut comme le majeur, un coup d’œil dans le rétroviseur de ses travaux des dix dernières années. Issu de la Blogosphère BD, Shyle Zalewski est un.e détracteur.ice. Son côté cul et rentre dedans, iel le désamorce par le simple biais de la comédie, tantôt bas du front, tantôt drôlerie cynique à fendre des cailloux. Iel assume raconter, dans la lignée de Boulet ou Dav Guedin, sa vie et ses démons. Le discours n’est pas nouveau, ne tente pas de mener sa révolte de paille à tout crin et l’auteur.ice le sait. Son point de vue sert de positionnement, d’une idée faite sur ce qu’iel aime ou déteste. Humeur bataille ainsi avec humour et freaks rime avec geeks. À chacun d’y trouver son conte.

 

UN MONDE SANS HUGH GRANT ET JULIA ROBERTS. SI, MAIS ALORS ILS NE S’AIMENT PAS.

Cette fois, exit les chroniques et autres billets d’humeur. Zalewski pond une histoire high-concept comme nos amis anglo-saxons en ont le secret. Paru cette fois dans la collection Pataquès de chez Delcourt, Love Not Dead est une uchronie, un monde parallèle dans lequel l’amour n’existe bel et bien plus. L’avatar de Shyle part alors en quête de vérité dans un monde ou Coup de foudre à Notting-Hill est un film qui ne raconte rien de plus que la manière dont la foudre s’est abattue sur un homme dans le quartier de Notting-Hill…

Zalewski marche dans les traces du film Yesterday de Danny Boyle, autre uchronie sympatoche dans laquelle les Beatles n’ont jamais existé. S’il n’est probablement pas le meilleur de son auteur, le film s’inscrit assez clairement dans le genre du feel-good movie. Une humeur partagée avec le dernier travail de Zalewski.

MIROIR MIROIR

Le concept sert évidemment d’exutoire et permet à l’auteur.ice de singer nos rapports amoureux. La bande-dessinée agit en miroir déformant et derrière l’apparat de la comédie sociale, se jouent des potentiels travers d’un monde sans amour (se faire dégager de chez sa pote avec le sourire pour ne citer que celui-ci), avant de tirer la sonnette d’alarme sur des situations supposées fantastiques mais qui se déroulent de manière tout aussi naturelle dans le nôtre. Doigt d’honneur à la haine, Love Not Dead est une bande-dessinée qui titille et pousse à agir de manière aussi engagée que fun.

Des ingrédients qui font le sel des précédents ouvrages, on retrouve avec un plaisir non dissimulé l’humour, la patte graphique éclairée et punchy, les idées progressistes, la critique du capitalisme, les drolatiques (et presque excitantes) scènes de sexe et une touche de poésie qui forment in fine un immense cœur avec les doigts. Seul bémol de l’aventure : que le concept fantastique ne soit pas plus poussé encore.

FROMAGE

Bédéaste à temps plein (iel est omniprésent sur les réseaux sociaux ou paraissent régulièrement de nouveaux strips) Zalewski est aussi musicien.ne amateur. Son groupe Edam Edam teinte le genre du punk-folk de ses couleurs pop. Le rythme imprimé à Love Not Dead a ainsi cela de particulier qu’il « commence dans un faux format classique qui part vite en vrille. J’ai essayé d’avoir 4 cases, 1 vanne et qu’en même temps l’histoire se suive. C’est une écriture plus travaillée qu’habituellement, plus tissée et moins brut de décoffrage aussi parce que j’aime essayer d’autres formes de narration. J’ai mes marottes : grandir, les marginalités, la sexualité mais l’idée est à chaque fois d’essayer de les raconter d’une manière différente. »

Dernière belle idée : le chapitrage témoigne, si besoin en était, de l’amour de l’auteur.ice pour la musique. Chaque section est ainsi une chanson qui renifle de près ou de loin les fesses du love : d’Adam Green à Cat Power, des White Stripes à Johnny Cash, de Weezer à Daniel Johnston, chez Shyle, l’amour pluriel sent le rock fort et son écho résonne encore longtemps après la fermeture de ce récit diablement romantique.

Article posté le dimanche 09 février 2025 par Simon Lec'hvien

Love not Dead de Shyle Zalewski (éditions Delcourt / Pataquès)
  • Love Not Dead
  • Auteur : Shyle Zalewski
  • Éditeur : Delcourt
  • Collection : Pataquès
  • Prix : 16,95 €
  • Parution : 29 janvier 2025
  • Pagination : 120 pages
  • ISBN : 9782413067443

Résumé de l’éditeur :Le désir, les émois et le romantisme sont des concepts inconnus. La poésie n’existe pas. Le symbole coeur n’évoque rien à personne. Shyle va devoir apprendre à survivre dans un monde sans amour et tenter d’expliquer aux autres ce qu’est cette chose étrange dont ils ignorent tout. Avec Love Not Dead, Shyle Zalewski offre une fable contemporaine, avec l’humour comme antidote à l’absence d’amour.

À propos de l'auteur de cet article

Simon Lec'hvien

Journaliste freelance fouetté par le cinéma, la musique et la bande dessinée, Simon Lec’hvien a collaboré à différents fanzines et écrit régulièrement pour Geek Le Mag, Gonzaï et le site ComixTrip. Né en 1986, il vit et travaille sur Paris et sa région.

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