Macaroni !

Macaroni : surnom donné aux immigrés italiens en Belgique, cette sale insulte raciste est au coeur de l’album éponyme de Thomas Campi et Vincent Zabus aux éditions Dupuis. Fort et bouleversant.

UNE SEMAINE CHEZ NONNO

Cité minière de Charleroi. Roméo, onze ans, doit passer une semaine chez Attavio, son grand-père qu’il qualifie de « vieux chiant ». Il faut dire que le vieil homme, ancien mineur dont les poumons ont été attaqués par la silice, n’est pas très commode.  L’accueil est glacial, pourtant le jeune garçon va être obligé de composer avec Nonno, aigri, fatigué et dont les souvenirs  de sa femme et de la vie à la mine le hantent. Le père de Roméo à peine parti, le grand-père montre la chambre au papier peint vieillot au petit garçon qui sent qu’il va vivre une semaine très longue.

LE JARDIN, MUSSOLINI ET L’INCONNUE DERRIÈRE LA HAIE

Le lever aux aurores est délicat pour Roméo surtout que le vieux ronchon lui propose de l’aider dans son jardin : arracher les mauvaises herbes, ce n’est pas pour lui plaire. Mais rapidement ce petit lieu va devenir son terrain de jeu, croisant Mussolini le cochon qu’il affectionne – « Pour un gros porc, j’ai pas trouvé meilleur nom » dira Nonno – mais aussi une petite voix fluette qui vient de derrière la haie du voisin. Cette mystérieuse inconnue lui raconte la vie des mineurs et de son grand-père.

Cette semaine qu’il n’a pas choisi, Roméo va petit à petit l’aimer, notamment en se rapprochant de Ottavio, ce vieil homme dont l’histoire personnelle le fascine.

IMMIGRATION ITALIENNE EN BELGIQUE

Voilà une histoire forte et bouleversante ! Comme il le raconte dans la postface, Thomas Campi a longtemps cheminé pour trouver la bonne histoire de Macaroni ! : « Les histoires ont aussi leur histoire… » De ses nombreuses versions écrites, il dévoile un récit ancré dans l’Histoire et une histoire d’amour entre un grand-père et son petit-fils.

Avec l’arrivée au pouvoir de Mussolini dans les années 20, de nombreux italiens choisissent de migrer vers d’autres pays européens notamment la Belgique. Facilement malléables, les hommes travaillent alors dans les mines de charbon pour un salaire de misère. Pour les premiers migrants, les maisons sont des baraquements en bois non-isolés et insalubres; il faudra attendre quelques années pour voir la construction d’habitations en dur – les fameux quartiers de mineurs aux maisons rouge brique – là même où se déroule l’histoire de Macaroni ! Cette diaspora italienne sera encore plus nombreuse en Belgique après la Guerre grâce à un accord entre les deux pays : En juin 1946, un protocole d’accord va être signé entre les deux pays. Il prévoit l’envoi de 50 000 travailleurs italiens dans les mines belges en échange du droit à 200kg de charbon par mineur et par jour, payés au prix plein par l’Italie (in http://www.vivreenbelgique.be).

Cette immigration ne sera pas très bien accueillie par les Belges, affublant les italiens de ce surnom raciste de Macaroni, à l’instar de Ritals en France (relire le remarquable roman autobiographique éponyme de François Cavana). Rejetés et moqués, il faudra des décennies pour que ces immigrés se sentent enfin chez eux. Macaroni ! est donc aussi une belle fresque historique, le lien fort entre les deux communautés qui au départ ne se comprennent pas et sont méfiantes l’une de l’autre.

MACARONI : TRANSMETTRE DES VALEURS ET QUÊTE DE PERSONNALITÉ

Déraciné et arraché à sa vie douce en Italie, malgré la montée du fascisme, Attavio en voudra toujours à sa femme décédée pour cette vie de misère. Il le dit d’ailleurs avec force à Roméo dans l’un des moments les plus poignants de l’album : « Puis on m’a dit : Va en Belgique ! J’ai dit oui ! Descends à la mine ! Oui ! Crève de misère ! Oui ! »

Pour Roméo cette immersion dans la vie de son grand-père lui permet de grandir, de connaître ses racines et cela forge sa personnalité. Cette belle transmission des valeurs et du passé donnent à cet album un parfum de nostalgie et de mélancolie douce et forte à la fois. Le lecteur ressent toute les saveurs et les couleurs de l’Italie lorsque le vieil homme se plait à divaguer sur son pays natal, mais aussi toute l’âpreté de son existence lorsqu’il râle sur les Belges, sur Mussolini ou sur la mine qui a détruit ses poumons.

Les relations inter-générationnelles sont subtilement mises en lumière, mais aussi le lourd passé de Nonno, les non-dits entre le père et le grand-père ou entre le fils et le père. La vie qui va, qui vient, qui change, qui est bouleversée par tant d’obstacles : le pouce d’Ottavio ou la lettre de sa femme; et comment le « vieux chiant » va rencontrer « le stupidino », son petit-fils.

UN DESSIN LUMINEUX

Les deux auteurs qui ont déjà travaillé ensemble sur d’excellents projets notamment Les larmes du seigneurs afghan (les reportages dessinés de Pascale Bourgaux aux pays des talibans chez Dupuis) ou Les petites gens (Le Lombard) livrent une histoire tout en pudeur, admirablement mise en image par Vincent Zabus. Son dessin est lumineux, d’une grande expressivité et porté par un découpage en gaufrier (de 4 à 6 vignettes maximum) qui donne de la force à des grandes cases parfois entrecoupé d’illustrations pleine-page. De plus, les souvenirs évanescents du grand-père sont claqués par transparence sur certaines cases de manière originale par le dessinateur de la série Les chroniques d’un maladroit sentimental (avec Daniel Casanave, Vents d’Ouest).

A noter que la préface est signée Salvatore Adamo, lui aussi de cette immigration italienne en Belgique.

Article posté le jeudi 21 avril 2016 par Damien Canteau

Remarquable album Macaroni est signé Thomas Campi et Vincent Zabus, décrypté par Comixtrip le site BD de référence
  • Macaroni !
  • Scénariste : Thomas Campi
  • Dessinateur : Vincent Zabus
  • Editeur : Dupuis
  • Prix : 24€
  • Parution : 1er avril 2016

Résumé de l’éditeur : « Le vieux chiant », c’est comme ça que Roméo appelle son grand-père. Alors, quand il apprend qu’il va devoir passer quelques jours avec lui à Charleroi… c’est une certaine idée de l’enfer pour le gamin de 11 ans. Pourtant, cette semaine s’avérera surprenante à bien des égards. Peut-être grâce à Lucie, la petite voisine, qui parlera de son « nono » à elle et qui lui fera découvrir la beauté des terrils, peut-être grâce à son papa qui, pour la première fois, évoquera son enfance, certainement grâce à Ottavio qui derrière ses airs de vieux bougon cache une vie faite de renoncements et de souffrances. Une vie qu’un gamin d’aujourd’hui ne peut imaginer. C’était une simple semaine de vacances, ce sera l’occasion de lever le silence qui pèse sur des hommes de trois générations. Un récit humain et touchant qui nous parle de l’immigration italienne, du travail des mineurs, de transmission et du difficile accouchement de la parole quand, une vie durant, on a été habitué à se taire.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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