Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin

Une jeune femme noire américaine qui ne cède pas sa place à une femme blanche dans un bus, vous allez dire : Rosa Parks. Oui, mais une jeune fille de 15 ans fit la même chose neuf mois avant son illustre aînée. Emilie Plateau la réhabilite dans Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin. Surprenant, fort et instructif.

Etre noir aux Etats-Unis dans les années 50

Difficile de s’en rendre compte. Délicat de se mettre à la place de quelqu’un qui a subi du racisme lorsque l’on est un homme blanc européen en 2018.

Etre noir dans les années 50 aux Etats-Unis était un vrai fardeau. Etre une femme dans les années 50 aux Etats-unis était un vrai fardeau. Si vous cumuliez le deux alors c’était la double peine !

Les lois de certains états américains étaient ségrégationnistes. Bars, boutiques ou bus, les noirs ne devaient pas se mélanger aux blancs.

« Vous vous installiez à une place réservée aux noirs. Mais si un blanc est contraint de rester debout, vous deviez lui céder votre siège. Et comme un blanc ne peut légalement pas être assis à côté d’un noir, tous les noirs devront quitter le rang de celui qui a dû se lever. A l’inverse, aucun noir n’est autorisé à s’asseoir sur une place réservée aux blancs ».

Claudette confiée à sa grand-tante

Née en 1939, Claudette vit dans un quartier modeste de Montgomery en Alabama. Abandonnée par son père, elle est confiée à sa grand-tante et son grand-oncle qu’elle considère comme ses parents. Placée chez eux avec Delphine, sa sœur, la vie n’est pas simple mais plutôt bienveillante et douce à leurs côtés malgré le décès prématuré de sa petite sœur, le jour de ses 13 ans.

Claudette face à l’injustice

Mais un jour sa vie bascule. Nous sommes le 02 mars 1955. Elle monte dans le bus pour l’école. Alors qu’une jeune femme arrive, Claudette désobéit et ne lui cède pas sa place.

Le chauffeur arrête le car, il alerte les policiers et l’adolescente de 15 ans est embarquée au commissariat. Soutenue par le NAACP (Association nationale pour l’avancement des peuples de couleur), elle attend son procès…

Noire : rendre justice à Claudette Colvin

Quel album ! Emilie Plateau adapte admirablement le texte de Tania de Montaigne édité chez Grasset en 2015. La journaliste et essayiste est très concernée par l’histoire de la communauté noire, elle a notamment écrit L’assignation. Les Noirs n’existent pas. A travers ce roman, elle poursuit son combat contre le racisme.

L’histoire de Claudette Colvin est méconnue contrairement à celle de Rosa Parks. L’album réhabilite donc cette femme âgée de 79 ans aujourd’hui et qui continue d’être fière de son geste : « Au moins, mes petits enfants ne devront pas souffrir ce que j’ai souffert ».

Parce que oui, Claudette a subi l’humiliation de son arrestation, celle des insultes des policiers, celle de son procès, celle de sa condamnation, celle de son viol, celle de son départ pour Birmingham; le tout à 15 ans seulement. Et pourtant, encore aujourd’hui elle reste digne et debout !

Ségrégation, Klu Klux Klan, procès, Rosa Parks et Martin Luther King

Le racisme transpire tout au long de l’album. L’ambiance est lourde. Il faut dire que depuis des décennies, le Ku Klux Klan n’hésite pas à tuer les noirs qui se trouvaient sur leur chemin. Emmett Till en sera le symbole (voir l’album de Arnaud Floc’h chez Sarbacane).

Il faudra attendre la fin des années 60 et Martin Luther King pour que les choses bougent un petit peu (voir la merveilleuse série BD Wake up America).

Si Claudette Colvin est soutenue par une partie de l’Eglise, le NAACP, Rosa Parks et le jeune pasteur, c’est seulement du bout des lèvres. Trop tôt ? Trop jeune ? Encore une humiliation ! Pourtant c’est bien elle qui a ouvert et montré la voie aux autres. Elle ne se plaindra jamais et poursuivra sa petite vie modeste.

Dessin minimaliste pour grande histoire

Découverte avec l’album Comme un plateau (6 pieds sous terre) mais surtout avec le merveilleux Moi non plus (Misma), superbe autobiographie, Emilie Plateau était l’autrice idéale pour dessiner Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin.

Son superbe trait minimaliste prend toute son ampleur dans ce récit. Tout petit pour une grande Histoire. Le dessin est épuré pour ne pas brouiller le propos fort de l’album. Les couleurs joue avant tout sur le noir et le blanc, rehaussé par des tons ocres-marrons de belle qualité. Des vignettes sans cadre, une lecture horizontale avec deux, trois ou six illustrations pour un effet maximal.

Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin : une belle histoire pour la grande Histoire ! Un propos fort pour une réhabilitation plus que méritée ! Des thématiques (racisme, exclusion, patriarcat) encore contemporaines, malheureusement.

Article posté le mardi 15 janvier 2019 par Damien Canteau

Noire la vie méconnue de Claudette Colvin de Emilie Plateau d'après Tania de Montaigne (Dargaud)
  • Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin
  • Autrice : Emilie Plateau, d’après Tania de Montaigne
  • Editeur : Dargaud
  • Parution : 18 janvier 2019
  • Prix : 18€
  • ISBN : 9782205079258

Résumé de l’éditeur : Prenez une profonde inspiration, soufflez et suivez ma voix. Quittez le lieu qui est le vôtre, quittez le 21e siècle. Vous voici dans les années 1950 au sud des États-Unis, à Montgomery, en Alabama. Désormais, vous êtes Claudette Colvin, une jeune adolescente noire. Ici, noirs et blancs vivent dans la ségrégation. Ici, être noir c’est n’avoir aucun droit. Mais, le 2 mars 1955, Claudette Colvin, qui n’a que 15 ans, refuse de céder sa place à une passagère blanche dans le bus. 9 mois avant Rosa Parks, elle devient la première noire à plaider non coupable et à poursuivre la ville en justice. Et pourtant, son nom tombera dans l’oubli. Voici son histoire…

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

En savoir