Orientalisme

En pleine campagne turque, des personnes se croisent, se parlent, rêvent d’un monde meilleur. C’est le propos très juste et si sensible qu’a voulu raconter Nicolas Presl dans un album merveilleux, original et sans paroles, Orientalisme.

Quelque part dans un petit village reculé de Turquie, de l’autre côté du Bosphore. Accompagné de son fidèle chien, un jeune berger garde ses moutons. Sur la route qui longe son pâturage, une voiture s’arrête à sa hauteur. A l’intérieur, une touriste hilare le photographie à tout va. A la fin de la journée, enfourchant sa moto, il rassemble son troupeau et rentre chez lui.

L’heure de la prière à sonnée. Un vieil homme se réveille et découvre des taches de sang sur son oreiller. Après ses ablutions, il prie puis retrouve sa femme dans la cuisine pour le petit-déjeuner. Gêné, il n’ose pas sortir son mouchoir ensanglanté pour le faire laver. Sa fille le rassure et lui fait croire qu’elle l’a nettoyé. De son côté, le berger, épris de musique rock, rêve d’une vie meilleure à la capitale. Parti remplir des bidons de lait, il est de nouveau surpris par la même touriste le photographiant. Pourtant, il ne s’en offusque pas. Il préfère la compagnie de la fille du vieil homme malade. Mais ce dernier ne l’entend pas ainsi : il ne veut pas de cette idylle naissante. Dans la même journée, on retrouve de nouveau le couple de touristes, il veulent tout essayer : acheter de la pastèque, faire un tour d’âne attelé, tout cela en échange de pièces sonnantes et trébuchantes.

Le vieil homme part prier à la mosquée. A ses pieds, une nouvelle paire de chaussures dont il est très fier. Mais à la sortie du temps de méditation, malheur ! Ces dernières ont disparu, volées. Obligé de marcher pieds nus pour rentrer chez lui sous une chaleur accablante, son nez recommence à saigner, il titube et s’effondre, foudroyé par une crise cardiaque. La nouvelle fait vite le tour du petit village : le vieil homme est mort…

Une magnifique histoire

De prime abord, vous n’auriez pas été tenté de lire cet album (pas de dialogues, album muet et un dessin très singulier). Et vous auriez eu tort, passant à côté d’une magnifique histoire. Le récit sensible de Nicolas Presl est tout en pudeur, effleurant les sentiments différents suscités chez ses personnages. Le schéma narratif accentuant les relations entre eux. Dans ce village reculé de Turquie, la tradition est représenté par la figure du vieil homme tandis que la modernité l’est par le jeune berger avide d’émancipation rêvant d’Ankara. De leur côté, le couple de touristes représentent l’accident, toujours à l’affût avec leur appareil photos ; sans gêne, ils se croient tout permis grâce à l’argent. Sortant les pièces pour faire ce dont ils ont envie comme un visiteur de zoo jetterait des cacahuètes aux singes. Ils ont payé leur voyage, ils « doivent » voir du pays. Les planches en noir et blanc sont soulignées par des couleurs porteuses de sens : rouge pour l’objet important (chaussures, les photographies) et le bleu pour adoucir (la mort du vieil homme, les décorations de la mosquée…).

Orientalisme : un magnifique album invitant à s’ouvrir à la complexité du monde.

Article posté le mardi 25 mars 2014 par Damien Canteau

  • Orientalisme
  • Auteur : Nicolas Presl
  • Editeur : Atrabile
  • Prix : 22€
  • Sortie : 20 mars 2014

Résumé de l’éditeur : Le Nord face au Sud, l’Occident face à l’Orient, la tradition face à la modernité, ou encore, plus prosaïquement, ceux pour qui les frontières s’ouvrent face à ceux pour qui elles se ferment; ce sont toutes ces relations, ces affrontements mâtinés d’interdépendance, mais aussi la limite de ces définitions, qu’interroge Nicolas Presl dans son nouveau livre, Orientalisme. Quelque part en Turquie, de l’autre côté du Bosphore, des gens se croisent; un berger rêve de modernité, une jeune femme a des fantasmes d’amour et de liberté, des  touristes prennent des photos qu’ils imaginent pleines d’authenticité… Pour les amoureux, la solution pourrait être la fuite vers la ville, nouvel Eldorado plein de promesses… Evidemment, plus grand sera l’espoir, plus dure sera la chute…

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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