Radium Girls

Elles sont lumineuses au sens propre comme au sens figuré. Elles, se sont les Radium Girls, des ouvrières peignant les chiffres des montres avec du radium. Ce travail va les tuer. Nous sommes en 1918 et la folie autour de cet élément chimique est forte dans le monde. Cy. dévoile cette histoire méconnue dans cet album où l’amitié côtoie la mort. Passionnant !

Radium, mon amour ?

1918, dans le New Jersey aux Etats-Unis. Grace et Mollie arrivent à l’United State Radium Corporation, leur lieu de travail. Ces deux jeunes femmes sont ouvrières dans cette usine. Tous les jours, elles peignent les chiffres des cadrans des montres destinées aux soldats de l’armée américaine.

Mais la peinture qu’elles utilisent n’est pas commune, elle est fabriquée à partir du radium, ce qui permet aux chiffres de briller dans le nuit et de pouvoir lire l’heure à n’importe quel moment de la journée. Depuis la découverte et le travail de Pierre et Marie Curie autour du radium, c’est la folie autour de cet élément chimique contenu dans l’uranium. Utilisé dans les domaines scientifiques et plus particulièrement la médecine, il fait aussi les beaux jours de la vie quotidienne.

Ghost Girls

Grace, Mollie, Katherine, Albina et Quinta voient arriver Edna, une nouvelle ce matin à l’usine. Grace est chargée de lui apprendre le métier. Cela ne semble pas être très compliqué. Il faut juste être méticuleuse et travailler rapidement. Les cadences sont élevées.

La technique se déroule en trois temps : « lip », lisser et humidifier le pinceau du bout des lèvres, « dip », prendre de la peinture (de la marque Undark, très chère) et « paint », peindre les chiffres. Si le médecin de l’entreprise, Von Sockocky, ne veut pas qu’elles mettent le pinceau dans leur bouche car le produit est nocif, les ouvrières n’en tiennent pas compte et continuent. Pire, leurs contremaitres ou supérieurs n’y voient aucun inconvénient.

Pourquoi le docteur est-il si méfiant ? Et bien le radium pris – même en quantité infime – détruit leurs corps. En effet, la nuit, elles se transforment en Ghost Girls. La peinture fait briller leurs doigts et leurs lèvres. Certaines, par insouciance et pour braver le défi, se peignent même les mains pour attirer les hommes.

Radium Girls, des femmes brisées

Au fil des pages de Radium Girls, les lecteurs découvrent avec effroi, les conséquences de leurs gestes. Rapidement la santé des Ghost Girls décline. Elles souffrent tour à tour d’anémie, de tumeurs cancéreuses ou de fractures. Les os sont fragilisés au point que les décès se multiplient.

C’est cette histoire méconnue que Cy. a décidé de mettre en lumière par une bande dessinée entre rires et larmes, entre insouciance et dure réalité. L’autrice du Vrai sexe de la vraie vie conte avec habileté ces corps qui s’amusent et se meurent. Le destin de ces anonymes est sacrifié sur l’autel du progrès technique. Rien ne doit entraver ni cette marche en avant ni les profits financiers. Tels des mouchoirs jetables, les ouvrières se interchangeables si elles faiblissent.

Tragédie moderne

A la lecture, on est à la fois horrifié par ces fins tragiques mais aussi agréablement surpris par la force de cette bande de femmes. L’amitié est un des aspects que Cy. voulait démontrer dans Radium Girls. Dans ce type d’usines, portées par des femmes, leur calvaire, la dureté du travail et les conditions parfois indignes, les soudent au point de développer des amitiés indéfectibles. Même si elles ne sont pas d’accord sur tout, elles sont unies.

Comme le montre l’album et la vidéo CulturePrime de France Culture ci-contre, cet combat contre l’entreprise pour faire reconnaitre la toxicité du radium et donc leur état physique apporte par la suite des lois pour les travailleuses, et travailleurs américain.es. Comme le souligne Cy. : « Elles ont fait bougé les lignes ». Mais elles ont aussi disparu des livres d’histoire, invisibilisés par les hommes au pouvoir.

Touchée par leur destin tragique, l’autrice française montre aussi leur envie de s’amuser, de séduire les hommes et par la même occasion de disposer de leur corps. Elles sont libres. En cela, Radium Girls est un album militant et féministe. Le récit aborde aussi les problèmes de violences conjugales, du droit de vote des femmes mais également de la longueur de maillot de bain.

« Mon travail fait écho à ce bouillonnement, de même que la lutte des femmes des années passées fait écho aux luttes des femmes d’aujourd’hui. »

De la douceur du dessin

Si elle n’a pas voulu réaliser un album didactique, Cy. atteint son but en rendant justice à Mollie et ses amies par un livre fort et bouleversant. Malgré la mort qui rôde, cet album est bien plus vivant qu’on ne pourrait le penser. Ce tourbillon de vie est aussi très agréable par le dessin aux crayons de couleur de l’autrice de la chaîne Youtube Yeah Cy.

Pour coloriser l’album, Cy. n’a utilisé que huit crayons de couleurs différents. C’est aussi la force des planches de Radium Girls, un camaïeu qui se lie bien. Comme elle le confie : « J’ai utilisé un camaïeu de couleurs que j’aime beaucoup : le violet et le vert radium vous bien ensemble ! ».

En pensant à Radium Girls édité par Glénat, Cy. garde le souvenir « [d’] une vraie fierté d’avoir réussi à sortir une BD, au crayon de couleur, sur un sujet qui me tient à coeur. J’espère qu’elle fera écho chez les autres à son tour ». Nous en sommes persuadés !

Article posté le dimanche 23 août 2020 par Damien Canteau

Radium Girls de Cy (Glénat, Karma)
  • Radium Girls
  • Autrice : Cy.
  • Éditeur : Glénat, collection Karma
  • Prix : 22 €
  • Parution : 26 août 2020
  • ISBN : 9782344033449

Résumé de l’éditeur : Des destins de femmes sacrifiées sur l’autel du progrès. New Jersey, 1918. Edna Bolz entre comme ouvrière à l’United State Radium Corporation, une usine qui fournit l’armée en montres. Aux côtés de Katherine, Mollie, Albina, Quinta et les autres, elle va apprendre le métier qui consiste à peindre des cadrans à l’aide de la peinture Undark (une substance luminescente très précieuse et très chère) à un rythme constant. Mais bien que la charge de travail soit soutenue, l’ambiance à l’usine est assez bonne. Les filles s’entendent bien et sortent même ensemble le soir. Elles se surnomment les « Ghost Girls » : par jeu, elles se peignent les ongles, les dents ou le visage afin d’éblouir (littéralement) les autres une fois la nuit tombée. Mais elles ignorent que, derrière ses propriétés étonnantes, le Radium, cette substance qu’elles manipulent toute la journée et avec laquelle elles jouent, est en réalité mortelle. Et alors que certaines d’entre elles commencent à souffrir d’anémie, de fractures voire de tumeur, des voix s’élèvent pour comprendre. D’autres, pour étouffer l’affaire… La dessinatrice Cy nous raconte le terrible destin des Radium Girls, ces jeunes femmes injustement sacrifiées sur l’autel du progrès technique. Un parcours de femmes dans la turbulente Amérique des années 1920 où, derrière l’insouciance lumineuse de la jeunesse, se joue une véritable tragédie des temps modernes.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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