Derrière ses airs de déjà vu, le premier tome de Rust River City, de Joe Daly, s’amuse de son contexte fort en gueule et de sa singularité. En toile de fond, une société masculiniste à son crépuscule.
CHAUSSETTE
Dean se fait salement lourder de son taf. Une moitié de sa vie consacrée à cette boite qui décide de le larguer comme une vieille chaussette, un pack de bière bon marché en guise de remerciement. Évidemment, Dean accuse le coup. Une partie de l’usine a été transférée en Chine, « mon boulot refilé à un chinetoque ». Dean a fait la guerre du Vietnam, ce qui touche de près ou de loin à l’Asie lui fout la gerbe.
Sa femme décédée, il gère ses deux fils adolescents: « Tu retrouveras mieux Papa, j’en suis sûr ». Voilà Dean réduit à devoir servir du fast-food à des clients cons comme des balais, coiffé d’un bonnet en forme de crête de poulet. Impossible pour lui de rester dans cette mouise. Dean doit rebondir, Dean veut rebondir. Mais où ?
CEINTURE
En toile de fond, Rust River City. La ville pourrait facilement appartenir à la manufacturing belt, surnom donné à la région industrielle du nord-est des États-Unis et qui vit par exemple Akron, dans l’Ohio, devenir le centre névralgique de la production de pneumatiques de tout le pays.
De ces villes des États-Unis boursouflées par la surproduction, des bourgades qui feront feu de tout bois avant d’être laissées pour certaines en pâture aux fantômes du capitalisme. On aime s’imaginer Rust River City comme une réponse US à Hayange, la cité minière qui servit de terreau au roman Leurs enfants après eux.

La faune qui compose cette contrée totalement fictive pourrait aussi être celle du roman de Nicolas Mathieu si ce n’est que son humanité est autrement plus proche du cartoon. Elle est pétrie de faciès improbables, dotée d’une carnation vive et d’yeux qui disent une fois sur deux merde à l’autre. Attachante et flippante, on l’imagine avoir été bercée pas loin d’une centrale nucléaire ou d’un centre de tri des déchets défaillant.
Rust River City, le livre, ne dit pas grand-chose de l’époque dans laquelle il se déroule. Fin des années 70 ? Début des années 80 ? Les indices s’égrènent à mesure du récit : l’informatique y est balbutiante, les jeux se représentent en 8-bits monochromes et déjà l’avenir du monde s’imagine marcher main dans la main avec les machines.
CHOSES ÉTRANGES
Comme souvent, Joe Daly aime arpenter la marge et croque avec justesse les dingues et les paumés. Des multiples basses besognes qu’il pratique, Dean en tire une force incroyable à même de tempérer son malheur. Son entourage est autant composé des rejetons malheureux de la guerre que des rouages largués de l’industrie ouvrière. La jeunesse n’est pas en reste, souvent livrée à elle-même dans les entrailles d’un pays en entre-deux, qui ne sait pas très bien à quoi il ressemble, ni ce qu’il doit faire et encore moins pourquoi.

Né en 1979, Daly rend hommage aux ambiances de son adolescence qu’on sent notamment empruntées au cinéma des années 80 : des bandes de potes siglée Amblin au Stand By Me de Rob Reiner, du Full Métal Jacket de Kubrick en passant par le cinéma de John Carpenter ou Stephen King. Des références usées et épuisées par les productions récentes, la série Netflix Stranger Things en tête et qui, si elles agissent comme un écrin qu’on lui sent confortable, n’évite malheureusement pas le sentiment de déjà-vu.
EVENTAIL
Mais l’intelligence de l’auteur est de réussir à faire souffler dans les voiles de son embarcation mille fois empruntée, un vent tout à fait singulier. Longuement dialogués, ménageant des silences qui en disent long, l’absurdité de certains échanges et situations débouchent sur des moments de pure comédie (excellente traduction, encore une fois confiée à Fanny Soubiran). Mention spéciale aux conversations à bâtons rompus entre Dean et son futur employeur. On se gardera bien d’en dévoiler la teneur, mais ils annoncent un deuxième tome aux situations plus gourmandes encore.
Visuellement, l’auteur de Highbone Theater (sorti il y a bientôt dix ans) troque le noir et blanc de son projet précédent contre des teintes pastel atomiques. L’éventail se pare d’un mélange de rouges brique, jaunes fluo et cyan explosif, opposé au noir des ombres fortes. Un choix qui donne l’impression que la réalité de Rust River City se vit au moment d’un coucher de soleil sans fin, irisant le monde, son ciel, ses arbres d’un halo étrange mais cool et qui termine d’asseoir la dimension surréaliste de l’univers.

HULK
Cet air de crépuscule infini s’infuse jusque dans les personnages. Le livre dresse ainsi le constat d’une masculinité qu’on sent elle aussi sur le déclin. Quasi clone de Hulk Hogan, Dean est taillé dans le roc de la vie. Ses mains sont des pognes, ses joues des abajoues de canasson, et ses jambes ressemblent à s’y méprendre aux troncs des arbres centenaires qui peuplent la forêt voisine. Face à sa précarité, son désarroi, sa peur, Dean se révèle et agite son état d’homme comme un rempart face au monde qui le désarçonne et tente de le noyer: « Je ne suis pas au cravate club ! ». Est-il proche de sa fin ?
Sinon Dean, le récit accorde autant d’importance à ses ados, placés d’un côté et de l’autre du prisme de la représentation masculine. L’un, dégouté par l’école, marche dans les traces de son père, aussi solide et borné que son modèle. L’autre, beaucoup plus sensible, doux et rêveur, se verrait bien faire carrière dans le dessin. Toute aussi barrée, la chronique de leur adolescence tordue questionne ce devenir et fait furieusement écho au nôtre. Quand se referme le livre, rien ne dit qui a raison et qui a tort.
Des trajectoires qu’on prendra évidemment plaisir à voir se déformer dans le tome 2. En l’état, arpenter la galaxie Rust River City s’avère aussi rugueux que délicieux.
- Rust River City, Tome 1
- Auteur : Joe Daly
- Traduction: Fanny Soubiran
- Éditeur : L’association
- Prix : 25 €
- Parution : 18 avril 2025
- Pagination : 264 pages
- ISBN : 9782844149800
Résumé de l’éditeur : Dean, veuf et vétéran de la guerre du Vietnam se fait licencier du jour au lendemain. Un pack de bières bon marché en guise de cadeau d’adieux, il rentre chez lui et annonce la terrible nouvelle à ses deux fils. Nous sommes à Rust River City et le travail est une denrée rare, d’autant plus que désormais une partie de la production de Mericor, l’usine de la ville, est délocalisée en Chine. Dean enchaîne les boulots ingrats tout en travaillant chez Planet Chicken, un fast-food où les employés sont contraints de porter un stupide bonnet de poulet. C’est alors qu’une opportunité peu banale de gagner de l’argent s’offre à lui…
À propos de l'auteur de cet article
Simon Lec'hvien
Journaliste freelance fouetté par le cinéma, la musique et la bande dessinée, Simon Lec’hvien a collaboré à différents fanzines et écrit régulièrement pour Geek Le Mag, Gonzaï et le site ComixTrip. Né en 1986, il vit et travaille sur Paris et sa région.
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