L’Association vient de sortir Sacrée Bunche, recueil des travaux précurseurs de l’ignorée Aline Kominsky-Crumb. En parallèle, Angoulême a remis cette année le fauve de la bande dessinée alternative au fanzine Fanatic Female Frustration, anthologie de strips hommages à la bédéaste. Comme 1+1 font deux, ces évènements prouvent qu’Aline Kominsky-Crumb n’était pas seulement la femme d’un dessinateur obsédé par le jazz et les femmes aux fesses proéminentes.
UNDERGROUND
Novembre 2022, la sidération : Aline Kominsky-Crumb décède à 74 ans des suites d’un cancer foudroyant du pancréas. Pourtant, la nouvelle n’a pas l’effet d’une bombe. Sauf pour les plus curieux, la planète BD la considère surtout comme la femme du créateur de Fritz le Chat autant que le chantre de l’étrange et perverse fascination du dessinateur pour les femmes avec des « grosses cuisses et des genoux vraiment très mignons ». Évidemment, cette facette n’est que la très réductrice partie immergée de son iceberg.
Trublionne, libre, Aline Kominsky-Crumb n’aimait rien faire comme tout le monde et le revendiquait au travers de bandes dessinées aussi désordonnées que jouissives jusqu’alors éditées dans des publications alternatives, loin des frasques du commerce et de la frime, proche de la marge et de ses outrances fécondes.
Jusqu’ici son travail n’a jamais vraiment été recensé sinon par quelques puristes. Un tort désormais réparé par l’Association : avec la parution de Sacrée Bunche, anthologie sous-titrée Bouffe, Sexe, Mort, Douleur, Romance, Joie (beau programme), l’éditeur réhabilite une haute figure de l’émancipation féminine, pionnière de la bande dessinée autobiographique. Féminine mais pas féministe.
DECA DANCE
Sacrée Bunche raconte Aline en une trentaine d’histoires, de son enfance à sa crise de la quarantaine. Son enfance, elle la passe à Woodmere, l’une des communautés de Long Island dans l’état de New York entourée d’une famille vérolée par un système capitaliste en puissance, un système qui fait feu de tout bois, quitte à se perdre en chemin.
Elle grandit à l’ombre de violences aussi diverses que variées : quand ce n’est pas son père qui lui file des tartes ou l’insulte pour des raisons X comme Y, c’est sa mère qui la délaisse ou la critique trop sévèrement. Quand ses parents en viennent à se détester, Aline est au milieu, tentant de protéger un petit frère plus sensible que la normale.
Premiers cours de peinture à 8 ans, passion pour les musées d’art new-yorkais et l’avant-garde à l’adolescence. Elle suit son très problématique premier mari à Tucson en Arizona où elle obtient un Bachelor of Fine Arts. Mais les écoles d’art la rebutent : trop masculines. Elle les troque contre l’underground de la bande dessinée de San-Francisco.
C’est la fin des années 60 aux États-Unis, celle d’une avant-garde délurée, ouverte à l’expérimentation sous toutes ses formes : artistiques, sexuelles, décadentes. Aline trouve dans ce creuset californien un nouveau réconfort : elle sent que les récits intimes, encore plus s’ils sont racontés par une femme, peuvent voir le jour.

REBELLE REBELLE
Proche du mouvement amorcé par Trina Robbins au début de l’année 1970 avec les Wimmen’s Comix, Aline est de l’aventure du premier numéro avant de quitter le navire. La faute à une représentation de la femme erronée, jugée « trop héroïque et glamour ».
Sa définition, elle l’imagine de manière beaucoup plus complexe. Quand elle n’est pas courageuse ou drôle, une femme peut tout aussi bien être provocante ou crue. Quand elle ne se masturbe pas avec des légumes, elle s’enlève un point noir où se gratte le derrière en se reniflant les doigts. « Mon corps est une source infinie de divertissement ! » dit-elle dans la case finale de Bunch plays with herself.
Elle ne tarde pas à vouloir le faire savoir. Accompagnée de Diane Noomin, elles éditent Twisted Sisters. Sur la couverture (qui fera date), Aline se représente à moitié nue, assise sur un toilette, un miroir à la main, sondant ses défauts, grognant, jurant. Son approche, transgressive, drôle, inattendue, brise des tabous et révèle une personnalité jusqu’ici inédite dans le monde de la bande dessinée. Comment, les femmes sont imparfaites ? Si le magazine élargit considérablement le spectre de l’expression féminine en bande dessinée, sa sortie ne résonnera que d’un très faible écho et l’aventure s’arrête dès le premier numéro. Mais la petite boule de neige dévale désormais sa pente…

JE
Comme dans tout recueil, certaines chroniques d’Aline font plus mouche que d’autres : mentions spéciales à The Evolution of Hotsy Bloato, Mr.Bunch takes a sabbatical (ou son soi masculin prend congé d’elle) à la mi-hilarante, mi-triste Nose Job ou la sublime My very own dream house (l’avant-dernière et la plus longue de toutes, publiée pour la première fois dans son intégralité). Quand certaines n’évitent pas la redite et laissent entendre une petite musique par moment un brin lassante.
Loin de la rondeur ou de la douceur qui caractérisent certains travaux BD d’aujourd’hui, Kominsky-Crumb tente et ose pour notre plus grand plaisir. Dans un style assez typique de l’alternatif d’alors, son pointilleux noir et blanc sature ses pages d’informations, de formes, de textures, de petites, de grandes, de moyennes bulles, de phrases, de pensées souvent introspectives.
Un style graphique énormément raillé, souvent comparé (surtout à celui de son mari) mais qui n’oublie rien du fond qu’il défend. Son absolue sincérité, racontée à la première personne, va exercer une influence marquante sur la génération alors montante des dessinatrices de bande dessinée (Alison Bechdel et Julie Doucet en tête) notamment pour les tabous qu’elle brise à propos du sexe.
DÉPRÉ(CIA)SSION
Son trait, comme ses jouissifs jeux avec le grotesque (la caricature de sa mère donne presque à voir un monstre de film d’horreur) font que derrière l’apparente jovialité de certaines histoires, Kominsky-Crumb assume sa gravité. Elle fait ainsi rimer expressif avec dépressif, justement quand elle aborde les questions autour du sexe, mariant régulièrement images de désir et de répulsion. Aline s’influence des comiques juifs de l’époque, qu’elle voit comme les moteurs d’un humour fataliste. La preuve la plus flagrante : son surnom.
Du doux sobriquet d’honeybunch, qu’on pourrait traduire par « ma puce » ou « ma douce », un ami de Robert Crumb la surnomme un jour « la bunche ». Si elle n’est pas séduite par Honeybunch, elle l’est encore moins par ce nom qu’elle trouve « répugnant ». Il figure quelque chose comme « le paquet », un truc compact qu’on empoigne en partant. Plutôt que de s’apitoyer, elle se l’approprie et l’incarne : derrière le blanc, le noir d’Aline Kominsky-Crumb est bien plus reluisant.

HUMAN(E) AFTER ALL
Empêtrée dans ses contradictions (un coup artiste bohème assumée qui dit fuck à tout le monde en buvant du vin rouge ou en fumant des joints, un coup femme au foyer au bord de la crise de nerfs qui doit absolument faire bonne figure face aux diktats de sa famille et de la société), Aline Kominsky-Crumb devient tour à tour drôle, touchante, effrayante, insupportable mais surtout diablement humaine.
Si des personnages taillés comme elle s’exposent aujourd’hui dans Fleebag, Glee ou Sex Education, regarder ses travaux cinquante ans plus tard caresse une évidence : ces mêmes problèmes, toujours en vigueur, sont autrement assumés, pris à bras-le-corps, abordés de manière plus engagée, racontés de manière plus frontale et bien moins rigolote.
HELLO DOLLY !
À la lecture de Sacrée Bunche, une autre figure féminine ne cessait de me hanter, comme juchée sur une large paire d’ailes blanches, bienfaitrice tournoyante au-dessus de ce marasme obsessionnel : celle de Dolly Parton.

Figure de l’Americana frondeuse, Parton a sacrifié son image de petite pèquenaude blonde pour mieux la balancer au visage de son pays. Une « blonde dupe de personne » comme elle le souligne dans son morceau Dumb Blonde en 1967. Devant les cases agitées d’Aline, j’ai régulièrement joué en fond l’album Jolene, pépite country sortie en 1973, contemporaine de l’époque où Kominsky-Crumb commence à doucettement officier en autodidacte dans la sphère bande dessinée.
Sans omettre les autres travaux de Dolly (+1 sur The Grass is blue, son premier album de bluegrass en 1999) Jolene sonne comme la BO idéale à la lecture de Sacrée Bunche : le morceau éponyme pour l’amour tangent, I will always love you pour le cœur avec ou sans les doigts, Lonely Comin’ Down pour la mélancolie trouble ou encore River of Hapiness pour l’humeur arc-en-ciel.

Issu de la bande-originale du film Comment se débarrasser de son patron, le hit 9 to 5 trouverait lui aussi sa place, ne serait-ce que parce que les horaires de bureau n’ont jamais été la tasse de thé de La Bunche.
Comme Aline, Dolly était peu sûre de son physique avant d’en faire une arme de séduction massive. Comme Aline, Dolly a toujours cultivé un profond attachement à ses racines, créant des œuvres entre souvenirs d’enfance et influences familiales. Et comme Aline, Dolly pousse la contradiction en développant une image tantôt trash, tantôt volontairement kitsch, à la limite d’une certaine démesure, brandie comme un bouclier face aux railleries.

« Je ne suis pas une icône de la mode…je suis une horreur. Seulement parce que j’en fais trop. » Dolly Parton
Dans sa postface de Sacrée Bunche, Hillary Chute rappelle que « les histoires de Kominsky-Crumb sont pleines du sentiment courageux que tout est possible, à la fois par son approche sensible et pleine d’humour, et par sa vision d’un soi toujours changeant ». Encore un point partagé avec la chanteuse américaine.
D’égales à égales, ces deux figures imposeront un cocktail inédit à l’Amérique des années 70 : féminité tourmentée, indolence libertaire, crédibilité artistique, humeurs et féminisme sans poing levé. Le comparatif s’arrête là : à la différence de Dolly Parton, le travail d’Aline Kominsky-Crumb n’a été que très peu salué publiquement et médiatiquement. Tort désormais réparé.

OFF
“L’arrivée des blogs durant notre adolescence, la pratique du carnet de croquis/journal et la découverte des éditeur.ices indépendant.e.s ont contribué à nous donner envie de faire de la bande dessinée, ou du moins à raconter avec un mélange de texte et de dessin, le plus souvent des réflexions du quotidien. » Elles sont Lucile Ourvouai, Elsa Klée et Morgane Somville, fondatrices de Fanatic Female Frustration, un fanzine hommage à l’art d’Aline Kominsky Crumb. Difficile de raconter Sacrée Bunche sans évoquer ses presque héritières.
Contactée à ce sujet, Lucile Ourvouai raconte les origines du projet : « Cela faisait quelques années que je connaissais les BD d’Aline Kominsky-Crumb, dont j’avais découvert le travail personnel par hasard. Lorsque j’ai appris son décès en novembre 2022, ça m’a fait un petit choc. J’avais fait un transfert un peu étrange sur sa personne après le décès de ma mère trois ans plus tôt, ce que je raconte dans ma BD de l’anthologie.
Les articles dans la presse à son sujet étaient décevants. Elle était encore et toujours décrite comme « la muse de » et son apport personnel à la BD était rarement évoqué. Je voulais faire quelque chose pour lui rendre hommage mais c’était encore assez flou. J’en ai parlé à Elsa Klée, une très bonne amie qui était aussi admiratrice de ses BD. Elsa était partante et a pensé à Morgane Somville, qui fait partie de Fémixion (un collectif de bd de science-fiction féministe) pour créer un trio de coéditrices. »

« L’idée du fanzine était multiple : réclamer en quelque sorte la place d’Aline Kominsky dans l’histoire de la BD, revendiquer son héritage et poursuivre sa démarche. Nous voulions faire vivre l’esprit de ses travaux, dans lesquels elle a abordé avec une sincérité déconcertante des sujets tabous tels que la grossesse non désirée, le désir sexuel et la masturbation féminine, le rapport aux corps empoisonné par les diktats patriarcaux, les violences intra-familiales et sexuelles, les difficultés de la maternité, avec un ton cru, touchant et souvent désopilant. Comme elle l’a fait avec les Wimmen’s comix et Twisted Sisters, on souhaitait réactiver la tradition des fanzines de BD autobiographies féministes et/ou LGBTQIA+ pour contribuer à renouveler l’esthétique et les thèmes de la bande dessinée en sortant du male gaze. »
À travers Fanatic Female Frustration, la verve d’Aline Kominsky-Crumb se trouve ainsi mêlée à la pluralité d’histoires tour à tour drôles, joyeuses, intrigantes, tristes et revigorantes. « Le fait de faire de l’autobiographie, de l’autofiction en bande dessinée, en tant que femme, c’était une manière de réclamer et obtenir réparation. Secouer notre chère amie la bande dessinée, que trop de fréquentation masculine a rendue poussiéreuse. »

Récompensé cette année à Angoulême, FFF comme elles le surnomment, a reçu le fauve d’or de la bande dessinée alternative, ex-aequo avec Hairpsray, autre fanzine de BD féministe « avec plein d’artistes indés de Berlin livrant chacune une histoire bien trash » édité par Karla Paloma.
Lucile Ourvouai toujours : « Quand on a eu l’annonce du prix de la BD alternative, on était vraiment ravies d’apprendre qu’on le partageait avec Hairspray. Avec Karla, on partage le goût pour la microédition, les esthétiques analogiques et un peu punks, propres au fanzine. C’était vraiment la meilleure issue possible pour nous. Ça a aussi été un très beau moment car on a fait la connaissance de Sophie Crumb. J’espère que l’an prochain à Angoulême il y aura une expo dédiée au travail de sa maman. »
« Nos confidences, nos histoires, nos réflexions de ces dernières années (…) nous permettent d’avancer, de nous redéfinir tout en se montrant notre soutien mutuel. » Un soutien qu’elles partagent ici avec Marie-Luce Schaller, la déjà citée Karla Paloma, Caroline Survy, Margot Preham, Melanie Utzmann-North, Valentine Gallardo, Mireille Nyangono Ebene, Claire Malissen, Alice Bienassis et Marthe Pequignot. « Beaucoup de choses que nous faisons sont empreintes de ce soutien, dont cette publication. »
- Sacrée Bunche
- Auteur : Aline Kominsky-Crumb
- Traduction: Sophie Crumb, avec l’aide de Jean-Pierre Mercier
- Éditeur : L’Association
- Prix : 35€
- Parution : 15 janvier 2025
- Pagination : 216 pages
- ISBN : 9782844149510
Résumé de l’éditeur : Avec la parution de Sacrée Bunche, c’est peut-être la plus importante partie de l’œuvre d’Aline Kominsky-Crumb, qui est enfin publiée en français. Pionnière de la bande dessinée underground et féministe américaine, celle qui fonda le comics Twisted Sisters avec Diane Noomin, et qui dirigea la revue Weirdo à la fin des années 1980, fut l’autrice d’une œuvre transgressive, profonde et novatrice qui a influencé plusieurs générations de créatrices et d’artistes.
À propos de l'auteur de cet article
Simon Lec'hvien
Journaliste freelance fouetté par le cinéma, la musique et la bande dessinée, Simon Lec’hvien a collaboré à différents fanzines et écrit régulièrement pour Geek Le Mag, Gonzaï et le site ComixTrip. Né en 1986, il vit et travaille sur Paris et sa région.
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