Sous les bouclettes

Grande romancière, Gudule choppe cette sale maladie que l’on appelle cancer. Elle décédera en 2015. Sa fille, Mélaka l’accompagne dans son combat quotidien et décide de le raconter dans Sous les bouclettes, un album émouvant et drôle aux éditions Delcourt.

Le clan Carali

Quelque part dans le Tarn, janvier 2013. Mélaka pleure son « presque » père – Sylvain – celui qui l’a élevée depuis ses 6 ans. Il est le compagnon de vie de Gudule depuis le début des années 80.

Mélaka et Gudule ne sont pas de simples anonymes, elles appartiennent au clan Carali, du nom du premier mari de cette dernière. Paul est le fondateur avec son épouse de la revue Psikopat. C’est lors de l’expatriation de la future romancière au Liban avec son fils Frédéric qu’elle rencontre son mari. Là-bas, le couple donne naissance à Oliver K (scénariste de Pourquoi j’ai tué Pierre, Pieter et le Lokken, Capitaine Fripouille).

La petite famille revient en France en 1971. Paul et Gudule commencent leur carrière d’artistes dans divers journaux : Hara-Kiri, Charlie-Hebdo, Fluide Glacial ou encore L’écho des savanes, jusqu’à la création de Psikopat en 1982. C’est à cette période, en 1977, que la petite Mélaka nait (future autrice de L’ange ordinaire, Dans ma tête).

Gudule : artiste multiple

Née le 1er aout 1945 à Ixelles en Belgique, Anne Ligier-Belair publie donc de nombreux textes, chroniques et romans (plus de 250 !) sous divers pseudonymes : Duguël, Guduël, Gudule, Anne Gudule ou encore Anne Karali. Son premier livre Prince charmant poil aux dents parait en 1987 chez Syros. Il sera le point de départ d’une œuvre importante à destination des plus jeunes où elle aborde des thématiques délicates : l’enfance maltraitée ou la séropositivité en milieu scolaire. Elle écrira aussi des romans pour les adultes.

Après sa séparation d’avec Paul, elle rencontre Sylvain avec lequel elle reste plus de 20 ans : un bonheur ! En 2002, le couple s’installe dans un village du Tarn.

Gudule : gaffeuse hors pair

Sous les bouclettes débute donc à la disparition de Sylvain d’un cancer de l’estomac. L’album de Mélaka est donc une autobiographie forte qu’elle a écrit et dessiné, qu’elle fait alterner avec des moments de la vie de Gudule que la romancière a relaté dans différents ouvrages (notamment Le bel été). Ainsi lorsque la maladie la ronge, elle prend le temps – même si cela devient de plus en plus dur avec son bras défaillant – de raconter des anecdotes drôles et croustillantes de son passé. Sa fille les met en image (dans les tons sépia-marron) faisant de Sous les bouclettes un album écrit à quatre mains !

Dans ces petits moments de respiration, le lecteur découvre une femme attachante, intelligente, sincère jusqu’à faire gaffe sur gaffe. D’un passé récent jusqu’à un plus ancien (avant la naissance des enfants), elle raconte ces petites hontes qu’elle assume par une autodérision salvatrice. Parce que oui, l’album est dur, poignant et bouleversant mais aussi léger, empli d’amour et de vie. Une vie bien remplie par un clan, une famille et un métier prenant mais ô combien passionnant d’écrivaine.

Castor, Bonjour et la vie qui s’éteint

Mélaka s’est aussi installée dans le même village que Gudule, il y a quelques années avec Reno, dessinateur de bande dessinée (Womoks, Valamon, Aquablue). Le couple a donné naissance à Maya et Alix.

Ainsi après le décès de Sylvain, Mélaka peut veiller sur sa mère. Si les débuts sont délicats à cause du grand chagrin, la vie reprend le dessus jusqu’au jour où la fille découvre que Gudule a mal mis ses chaussures et noué ses lacets, pire, elle n’arrive pas à fermer son pantalon après être allée aux toilettes. Pensant tout d’abord à un AVC, le diagnostique est sans appel : un cancer…

Autour d’elle on s’active pour l’aider au mieux et notamment Castor, son nouveau compagnon, plus jeune qu’elle. Le jeune homme est une véritable crème, optimiste, joyeux et un aidant magistral malgré la maladie. Il aide Gudule sans jamais se plaindre, toujours avec le bon mot pour faire sourire et préparant les Bonjour (café) comme personne. Il deviendra sa canne et ses jambes jusqu’au funeste jour…

Sous les bouclettes : hymne à la vie, hymne à l’amour

Il en faut du courage à une femme pour raconter le déclin inexorable de sa mère adorée ! Avec Sous les bouclettes, Mélaka réussit son pari : parler de sa mère autrice attachante, de la maladie qui frappe par deux fois et de la mort, le tout en évitant le pathos; pas simple.

Cette bande dessinée est avant tout le portrait d’une femme libre, romancière et écrivaine de talent mais aussi un véritable hymne à la vie et à l’amour comme le fit auparavant Anders Nielsen dans son album Fin qui racontait la vie après la mort de sa compagne atteinte d’un cancer.

Sans filtre, racontant tout (chimio, radiologie, les membres qui ne répondent plus, les toilettes, les WC) y compris la déchéance physique et les moments de lucidité Gudule sur sa maladie, Sous les bouclettes bouleverse par sa justesse de ton.

Sous les bouclettes poussent la vie et l’amour !

Article posté le lundi 14 mai 2018 par Damien Canteau

  • Sous les bouclettes
  • Autrices : Gudule et Mélaka
  • Editeur : Delcourt, collection Encrages
  • Parution : 11 avril 2018
  • Prix : 18.95€
  • ISBN : 9782413000136

Résumé de l’éditeur : C’est l’histoire d’une vie. La vie de Gudule. Enfant rebelle, femme d’Arts et de Lettres, personnalité engagée, gaffeuse rigolote et attachante, elle se révèle à travers les petits moments de honte qui ont parsemé sa vie. À la fois témoignage et hommage, Mélaka livre un récit bouleversant où elle raconte les tracas médicaux, le déclin et le chagrin avec beaucoup de tendresse et de dérision.

 

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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