Suite française

En 1940, les troupes allemandes se font de plus en plus pressentes. Plus elles avancent sur le territoire français, plus les habitants, acculés, doivent partir, en laissant tout derrière eux. Cet exode est raconté dans le très bel album d’Emmanuel Moynot, Suite française. Dans sa bande dessinée, le lecteur suit les pérégrinations de plusieurs familles en fuite. Cet ouvrage est l’adaptation dessinée du roman d’Irène Némirovsky, publié par Denoël.

UN SUCCÈS POSTHUME MÉRITÉ

Irène Némirovsky est une romancière, née en 1903 à Kiev, qui s’installe à Paris à l’âge de seize ans et publie son premier livre, David Golder, dix ans plus tard. Les lois anti-juives de Vichy l’interdissent de publier et elle est réduite à vendre ses textes sous le manteau. Réfugiée avec son mari Michel et ses deux filles, Denise et Elisabeth à Issy-l’Evêque, en Bourgogne, elle débute un grand projet : raconter en temps réel la guerre en cinq volumes.

Deux romans sont alors rédigés dans un petit cahier relié cuir, Tempête en juin et Dolce. Mais son œuvre s’interrompt le 13 juillet 1942 lorsque la gendarmerie française l’arrête. Elle est déportée à Auschwitz où elle serait morte du typhus. Michel est gazé dans le même lieu, les deux sœurs sont épargnées par un officier allemand et survivent grâce à la générosité d’Albin Michel, éditeur de leur mère.

Alors que leur père avait recommandé à Denise de ne jamais se séparer de la valise rouge contenant le manuscrit d’Irène, elle se penche enfin dessus, cinquante après. Elle se lance alors dans un véritable travail de mémoire et démêle les fines lettres qui couvrent les pages. Les éditions Denoël publient alors le roman en 2004.

Traduit dans trente-huit pays, Suite française sera alors multi-récompensé (Prix Renaudot en 2004) et le Times en fera son livre de l’année en 2006. Un million et demi d’exemplaires sont vendus aux Etats-Unis.

SUR LES ROUTES DE FRANCE

Dans ce magnifique album, le lecteur suit l’exode de plusieurs familles composée de personnalités très différentes : le banquier Corbin, le couple Michaud, les Péricand, l’abbé Philippe, Arlette Corail ou encore les Coste.

En juin 1940, les légions allemandes sont aux portes de Paris et ces familles décident de fuir vers le Sud de la France. Le lecteur suit alors les préparatifs faits à la hâte et parfois les déchirements entre membres d’une même famille. Leur point commun : des petits bourgeois, souvent imbus de leur personne et qui vont se retrouver mêlés à la plèbe. Plus de classe sociale, tout le monde est dans le même bateau, sur les routes de France, à pied, en voiture ou à cheval.

UNE FRESQUE SOCIALE D’UNE TRÈS GRANDE JUSTESSE

La grande force de cette adaptation est la très grande justesse dans la description des personnages. Les attitudes et les dialogues sont très proches de la réalité. Le lecteur découvre avec stupeur la lâcheté de certains et sont en admiration devant ceux qui ont de la bonté envers leurs semblables.

UNE ADAPTATION CONVAINCANTE

Emmanuel Moynot se met réellement au service de ce merveilleux texte. Il l’adapte sobrement grâce à un découpage dynamique et un trait en noir et blanc d’une grande force graphique. Sa vivacité lui permet de composer des planches équilibrées. Les visages dans la douleur, le malheur et le snobisme sont magnifiquement réussis. L’ambiance très sombre des années 40 est parfaitement restituée par la mises au gris de Chantal Quillec.

Une belle réussite et une belle passerelle vers le roman.

Article posté le vendredi 16 janvier 2015 par Damien Canteau

  • Suite française, tempête en juin
  • Auteur : Emmanuel Moynot d’après Irène Némirovsky
  • Editeur: Denoël Graphic
  • Prix: 23.50 euros
  • Parution: 8 janvier 2015

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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