Sukkwan island

Un homme décide d’emmener son fils de treize ans pour un an sur une île déserte et peu accessible au Sud de l’Alaska, afin de renouer des liens avec lui. La vie y est relativement rude et progressivement la situation se dégrade jusqu’à la fin tragique de l’enfant. Ugo Bienvenu a décidé d’adapter le drame contemporain de David Vann, Prix Médicis étranger en 2010, dans le bouleversant mais néanmoins passionnant Sukkwan Island, publié par les éditions Denoël Graphic.

TISSER DE NOUVEAU DES LIENS

Roy Fenn, adolescent de 13 ans vit avec sa mère et sa sœur depuis le divorce de ses parents. Afin de tenter de se rapprocher de son fils, Jim, la quarantaine, décide de partir dans le Sud de l’Alaska, sur une petite île déserte, pendant un an, avec lui.  Seule la visite de l’hydravion rythme leur vie d’isolement ; le pilote ne vient qu’une fois tous les trois mois. La première maison n’est d’ailleurs localisée qu’à plus de 30 kilomètres. Névrosé et marqué profondément par deux divorces, l’homme a souvent des excès de colère contre le jeune garçon. A la fin de l’été, le climat est doux dans cette région, mais ils vont devoir travailler d’arrache pied pour améliorer le confort spartiate de la petite cabane. Il faut stocker du bois, mais Roy au début à beaucoup de mal à fendre les bûches. Tandis que le père rénove le toit, l’adolescent passe son temps à pêcher pour les repas. Un ours a d’ailleurs mis à sac le cabanon où était stocké les vivres et les deux hommes doivent restituer les stocks de nourriture en pêchant et en chassant.

CONFIDENCES NOCTURNES

Chaque soir, Jim extériorise ses démons en se confiant à Roy. Rien ne lui est épargné : ses angoisses, son passé, ses infidélités, les prostituées ou ses expéditions dans des pays lointains. Recevant cela en pleine figure, sans filtre, l’adolescent commence à sombrer lui aussi. De plus, le père lui fait fréquemment des reproches sur son implication dans la vie quotidienne, son envie de quitter les lieux et ses nombreuses peurs. Ce climat de défiance est de plus en plus pesant pour l’enfant. Jusqu’au jour où Roy surprend son père, son revolver dans la bouche, prêt à se suicider. S’en est trop pour lui. Récupérant l’arme, l’adolescent se tire une balle en pleine tête. C’est le début d’une lente descente aux enfers pour son père.

DRAME INTENSE

Ugo Bienvenu réussit admirablement l’adaptation de ce magnifique roman de David Vann, publié en France en 2010 et Prix Médicis Etranger la même année. Dans l’album, tout confère à une atmosphère de grande tension, comme si l’auteur marchait sur un fil au-dessus du vide : l’isolement géographique dans un lieu immense en pleine nature mais à des dizaines de kilomètres du premier être humain ; les saisons qui s’enchaînent jusqu’au rude froid de l’hiver, ce qui isole encore plus les deux protagonistes et ne permet pas à Roy de s’échapper ; ainsi que la radio de Jim qui ne fonctionne pas et qui renforce leur solitude. Les rapports filiaux entre le père et le fils évoluent au fil des pages : de l’enthousiasme des premiers jours à la répulsion de l’homme par l’adolescent. Les sanglots et les confessions nocturnes du père que son fils ne voudraient pas entendre densifient ce sentiment de distanciation entre eux. Impuissant à vivre seul et notamment sans femme, angoissé et névrosé, le quadragénaire ne peut en aucun cas être aidé par son fils, jeune garçon plutôt bien dans sa tête mais dont les histoires d’adulte le dépassent. Il ne peut que constater le déclin de son père, sombrant peu à peu. La tragédie ne peut être qu’inéluctable.

UNE MORT INÉLUCTABLE

La mort de l’enfant, au milieu de l’album, fait passer le récit dans une atmosphère encore plus glauque : le père l’enveloppe dans un sac de couchage, renonce à l’enterrer et continue à lui parler comme s’il était encore en vie. C’est le début de la déchéance morale et physique, ainsi que sa longue descente aux enfers. Sacrifié sur l’autel de la folie de Jim, Roy ne peut en aucun cas échapper à son destin. Ugo Bienvenu propose un trait sobre et efficace où les expressions des personnages sont admirablement bien restituées. Réhaussés de fines hachures, les décors imposent une atmosphère lourde. Un livre choc !

Article posté le jeudi 06 novembre 2014 par Damien Canteau

  • Sukkwan Island
  • Auteur : Ugo Bienvenu, d’après le roman de David Vann
  • Editeur: Denoël Graphic
  • Prix: 22.90€
  • Sortie: 23 octobre 2014

Résumé de l’éditeur : Un père amène son fils sur un îlot désert d’Alaska pour y passer un an loin de la civilisation. Le prétexte est de resserrer les liens avec Roy, treize ans, de le confronter à la beauté du monde sauvage. Mais il se peut que le but inavoué soit tout autre. Jim, dentiste, divorcé, vie affective en ruine, traverse une sale période. Retrouver sa dignité de père aux yeux de son fils, se prouver qu’il est encore capable de faire son métier d’homme, peut-être est-ce ce qu’il vient chercher ici. Mais la dureté des conditions de vie, les pièges cachés de ce théâtre des origines où il faut tuer ce qu’on mange, les manquements de l’adulte, la lucidité du regard que l’adolescent porte sur lui, ne tardent pas à transformer le rêve de pureté à la Thoreau en cauchemar, jusqu’à l’effroyable coup de théâtre qui fait basculer l’histoire dans la terreur et la folie.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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