Une révolte tunisienne

Une révolte tunisienne, La légende de Chbayah de Seif Eddine Nechi et Aymen Mbarek est tout d’abord sorti chez Alifbata en langue française en janvier 2022. Avec sa publication en langue arabe aux éditions Soubia, c’était l’occasion de revenir sur cet événement majeur de l’Histoire tunisienne : Les émeutes du pain

Une situation économique très difficile

Fin 1983, La Tunisie subit encore les conséquences de la crise pétrolière et son économie est au plus mal. Le F.M.I. (Fond Monétaire International, institution spécialisée de l’O.N.U, Organisation des Nations Unies) conseille au gouvernement du Premier ministre Mohamed Mzali de faire des réformes. Parmi celles-ci, une réduction des subventions sur les céréales est requise. S’ensuivent automatiquement des répercussions sur les prix des aliments. Celui du pain augmente de 50% et celui de la semoule de 70%.

La révolte gronde et le pays s’enflamme. Les premières manifestations ont lieu dans le Sud tunisien, région la plus pauvre, et progressivement remontent vers le nord pour atteindre les grandes villes. Tunis se soulève à son tour le 3 janvier 1984. Ce sont ces émeutes populaires qu’on appellera “Les émeutes du pain”.

Pendant quelques jours, l’armée est réquisitionnée et les affrontements font rage dans la capitale. C’est alors qu’un mystérieux chbayah (fantôme) va, avec une vieille radio datant de la Seconde guerre mondiale, perturber le déploiement des forces de l’ordre en donnant des contre-ordres. Qui se cache derrière ce fantôme qui va se jouer, pendant plusieurs jours, du pouvoir avec humour et irrévérence ?

Un album pour parler de ces émeutes

C’est à partir de ce fait réel, ce fantôme n’est pas une invention, que Seif Eddine Nechi (dessinateur) et Aymen Mbarek (scénariste) ont imaginé leur album Une révolte tunisienne. Les auteurs nous font entrer dans l’univers de Salem Dridi, un jeune garçon qui vit avec ses parents, Samir et Naïma, ainsi que son grand-père Ahmed. Avec eux, on va pouvoir suivre chronologiquement la montée en puissance des revendications venant de la rue.

Il semblerait bien que le grand-père, chargé de garder son petit-fils, et malgré une blessure de guerre à la jambe datant de la Seconde guerre mondiale, ait décidé de participer, à sa manière, à ces émeutes.

Un retour sur des événements passés

Si la plupart des faits de cet album se déroulent entre le 2 et le 6 janvier 1984, les auteurs reviennent sur deux autres épisodes de l’Histoire tunisienne.

Le premier se situe en janvier 1944, pendant la bataille du Belvédère lors de la campagne d’Italie, à laquelle le grand-père de Salem a participé. Pendant huit jours, les Forces françaises libres, avec le 4e régiment de tirailleurs tunisiens vont mener bataille et affronter les troupes allemandes. Un lourd tribut, pour ce régiment de 4000 Tunisiens qui perdra deux tiers de ses soldats.

Le deuxième épisode se situe lui en février 1972, lors d’une révolte estudiantine, appelée le Samedi noir, pour dénoncer la répression du pouvoir politique en place. Des affrontements auront lieu sur le campus de Tunis entre les étudiants et les forces de l’ordre obéissant au parti unique, le Parti socialiste destourien (PSD), celui du président Habib Bourguiba. Un soulèvement auquel va prendre part le père de Salem.

Ces deux faits, parfaitement bien intégrés dans ce récit, ne sont pas sans avoir des répercutions sur le comportement du grand-père et du père de Salem à l’occasion de la Révolte tunisienne de janvier 1984. Ces émeutes du pain prendront fin le 6 janvier 1984, avec l’annonce télévisée Président Habib Bourguiba annulant toutes les augmentations de prix. On dénombrera plus de 140 morts et plus d’un millier d’arrestations.

Une révolte tunisienne, une ouverture sur l’Histoire de la Tunisie au 20e siècle

Cet album est une très belle découverte du travail de Seif Eddine Nechi et Aymen Mbarek, qui ont su avec humour et gravité parler d’événements politiques majeurs de leur pays. Ils ont parfaitement réussi à associer récit et dessin. À chaque changement d’époque correspond un nouveau graphisme, judicieusement pensé.

C’est beau, c’est intelligent, c’est touchant, et c’est surtout très important d’aller à la rencontre d’autres univers, ici grâce à la bande dessinée et à la maison d’édition Alifbata, dont l’objectif est de  » faire connaître en traduction française la bande dessinée en langue arabe ».

Article posté le lundi 06 juin 2022 par Claire Karius

Une révolte tunisienne de Seif Eddine Nechi et Aymen Mbarek chez Alifbata et Soubia
  •  Une révolte tunisienne, La légende de Chabayah
  • Scénariste : Aymen Mbarek
  • Dessinateur : Seif Eddine Nechi
  • Editeur : Alifbata
  • Prix : 23,00 €
  • Parution : 28 janvier 2022
  • IBAN : 9782957054510

Résumé de l’éditeur : Tunisie, 1984. Le gouvernement annonce l’augmentation du prix des céréales, déclenchant une insurrection populaire qui enflamme le pays. Durant ces Émeutes du Pain, les Tunisiens découvrent une radio pirate animée par un mystérieux personnage qui sème la zizanie parmi les forces de l’ordre. Qui se cache derrière cette voix irrévérencieuse bientôt devenue une véritable légende urbaine ? À travers Selim et son grand-père, les auteurs imaginent un duo aussi attendrissant qu’héroïque. À l’aide d’un vieux talkie-walkie trafiqué, les deux complices détournent les communications policières, sabotant les opérations de répression avec une insolence et un humour libérateurs pour tout un peuple. Dans ces planches à l’aquarelle aux styles graphiques riches et variés, les auteurs reviennent sur un demi-siècle d’histoire tunisienne, de la Seconde Guerre mondiale à la fin du règne autoritaire de Bourguiba, en passant par la violente répression de l’opposition de gauche dans les 1970.

À propos de l'auteur de cet article

Claire Karius

Passionnée d'Histoire, j'affectionne tout particulièrement les albums qui abordent cette thématique. Mais pas seulement ! Je partage ma passion de la bande dessinée dans l'émission Bulles Zégomm sur Radio Tou'Caen et sur ma page Instagram @fillefan2bd.

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