Vermines

Membres fondateurs des éditions Requins Marteaux et auteurs de la série Les losers sont des perdants (Fluide Glacial), Guillaume Guerse et Marc Pichelin nous emmènent à Blatteville pour nous présenter des mouches, des blattes, des larves, des abeilles ou des cerf-volants qui fourmillent dans cette drôle de cité. Parmi ces habitants, il y a Gégé, artiste raté et son compère Markoz, qui essaient de percer dans le métier. Mais leur quotidien est bouleversé lorsque la chanteuse Pénélope resurgit dans les méandres de la ville. Bienvenue dans l’univers animalier de Vermines

ARTISTES EN MANQUE DE RECONNAISSANCE

Blatteville. Sombre cité malfamée où vivent des insectes en tout genre. Dans les bas-fonds de la ville, les gentilles putes croisent les poivrots du quartier qui sortent des bistrots. Ce cloaque ailé se mélange, s’accouple, s’engueule et se réconcilie mais au fond s’apprécie.
Ce brave Gégé vit modestement avec sa femme dans un appartement. Artiste incompris, ce dessinateur attend la consécration qui tarde à venir. Pourtant ses maîtres Cizaille et Vanshluss le repèrent et lui promettent monts et merveilles. En attendant, il continue d’aller se saouler au bistro du coin avec Markoz, son meilleur pote, génie injustement oublié.
Au coin de la rue, dans sa sublime voiture, se trouve Pénélope. Accompagnée par son mari-mentor-impressario, la chanteuse est de retour dans sa ville de naissance. Sa première halte, elle la consacre à ses parents. Son père n’est guère enthousiaste à l’idée de la revoir. Il faut dire qu’elle est partie de jour au lendemain, sans faire ses adieux.

PÉNÉLOPE OU LA VIE DE BOHÈME

Il y a quelques années, Pénélope habitait à Blateville. Fille d’un coiffeur, plus prompt à tromper sa femme qu’à élever correctement son enfant. Son avenir est tout tracé, elle reprendra le salon paternel et deviendra alors une grande coiffeuse. Pourtant, au plus profond d’elle, la jeune fille se rêve en chanteuse.
Découvrant les joies de l’amour, l’apprentie chanteuse tombe amoureuse de Gégé, futur grand artiste. Avec lui, elle le sait, elle sortira de ce marasme et tous les deux partiront à la grande ville pour y vivre comme des artistes.
Accompagnée de Sucette, sa meilleure amie, elle tente d’atteindre son but : la chanson. Prête à l’aider en sacrifiant son corps, sa copine réussit à lui obtenir des cours de chant avec Chelmi Doussat, la star locale…

SUPERBE HUMOUR NOIR ET CYNIQUE

Le récit de Marc Pichelin est formidable. En transposant son histoire dans cet univers remplis d’insectes, il peut dépeindre avec finesse notre société actuelle. Il fustige ainsi la précepte de destinée, de voie toute tracée des pauvres hères. Il décrit aussi de manière très cynique le monde de la création, celui des artistes ratés et en manque de reconnaissance.
Cet univers anthropomorphique est merveilleusement mis en scène. D’ailleurs, loin d’avoir une vie irréprochable, avec de nombreux travers (à la sexualité débridée, poivrots, bagarreurs, cognant sur leur progéniture ou misogyne), ses personnages sont finalement touchants et presque humains. Cette très belle galerie de portraits décoche son humour noir subtil et cynique sur le lecteur qui n’en demandait pas tant. C’est très drôle, grâce aux situations cocasses et aux dialogues ciselés. Tout ce petit monde se retrouve d’ailleurs toujours au troquet du coin pour boire afin d’oublier son triste sort.

UN TRAIT MAGNIFIQUE

Construite comme une fable, cette histoire repose aussi sur le graphisme de Guillaume Guerse. Le talentueux dessinateur propose des planches fourmillant de détails dans ses décors. Sa grande force réside dans l’attention qu’il porte pour définir les traits physiques de ses personnages. De sales trognes, des bouches énormes ou des yeux écarquillés : tout est très abouti. Ajouté à cela, des nuances de couleurs (vert, marron, ocre) qui renforce le propos du récit : sombre, cynique, grotesque et burlesque.

Il aura fallu 10 ans à Guillaume Guerse et Marc Pichelin pour faire découvrir aux lecteurs le fabuleux Vermines. Quelques-uns d’entre-eux avaient eu la chance de découvrir ces personnages dans le numéro 25 du magazine Ferraille, publié par Les requins marteaux. A noter que les deux auteurs déclinent cet univers dans un album jeunesse Vermisseaux, bientôt en librairie.

Article posté le vendredi 12 septembre 2014 par Damien Canteau

  • Vermines, épisode 1 : Le retour de Pénélope
  • Scénariste : Marc Pichelin
  • Dessinateur : Guillaume Guerse
  • Editeur : Les Requins Marteaux
  • Prix : 24€
  • Sortie : 12 septembre 2014

Résumé de l’éditeur : Dans les bas-fonds de Blattaville, mouches, blattes, puces et autres insectes grouillants cohabitent dans un fourmillant chaos. C’est dans un bar un peu glauque que s’entremêlent tout un tas d’histoires de vermines sur fond de feuilleton familial et d’histoires d’amour gâchées. Tandis que Gégé l’artiste tente de survivre en attendant impatiemment le jour de sa consécration, Péné la vedette fait son comeback dans sa ville natale. Vingt ans plus tôt, Gégé et Péné formait un couple. Pichelin (au scénario) et Guerse (au dessin) usent de cette histoire pour dépeindre avec ironie la vie d’artiste. Si Gégé pense qu’être artiste appartient à l’inné, Péné travaille dur pour le devenir. Résultat, Gégé passe plus de temps à fêter la vie avec son pote Markoz (autoproclamé poète fulgurant) qu’à prendre ses crayons, alors que Pénélope, promise à une carrière de coiffeuse qu’elle refuse au grand dam de son père, se lance tête baissée dans la chanson et devient une star avant même de savoir chanter. Au milieu de ce tohu-bohu, Cizaille et maître Vanshluss sont invités à donner leur avis sur la question. Les auteurs ne manquent pas au passage d’égratigner les prodigieux projets culturels et l’hégémonie parisienne.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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