Un monde qui se vide de ses bâtiments comme un château de sable usé par le vent… Un lycée pour fille où Margot ne se sent pas à sa place. Des adultes qui ne font même plus semblant de s’intéresser aux plus jeunes. Bienvenue dans l’univers de Yon, un manga de Camille Broutin édité chez Dargaud au label Combo.
Une autrice en herbe
Camille Broutin est une autrice et dessinatrice issue du monde de l’animation. Après des études aux Gobelins – notamment avec la bédéaste Jade Khoo – et un stage en studio d’animation à Tokyo, Camille Broutin se fait repérer sur les réseaux sociaux par le duo de scénaristes Béka. Aussitôt commence l’aventure de la bande dessinée avec la série « Filles Uniques » sur la vie d’adolescentes en difficulté. Puis en 2025, Camille Broutin dévoile sa plume de mangaka avec Yon, une série en 4 tomes, éditée chez Dargaud, au label jeunes adultes « Combo« .
La fin du monde au lycée
Yon est presque un huis clos. L’action se déroule intégralement à l’intérieur du lycée pour fille de Margot. Les bâtiments sont vieux, usés. La lumière s’infiltre dans les pages par les grandes fenêtres percées des immeubles vides. Les enseignants affichent des airs désintéressés, las et désabusés. Les filles, de l’enfance à l’adolescence, s’esclaffent, se chamaillent, se disputent, racontent des ragots, sifflent en langue de vipère ou rasent les murs.
Margot fait partie des invisibles. Elle s’isole dans les ailes abandonnées du lycée pendant que les autres se précipitent dans la cour. Elle est mutique, se sent inadaptée et n’a pas envie de faire l’effort d’essayer. Alors elle se promène dans les couloirs déserts et admire la vue depuis les étages sans vitre. Là, en bas, se dresse l’enclos tout autour du complexe. Et dans un plus petit enclos, se trouve la maison du directeur. Seul îlot verdoyant dans l’immensité grise et plate qui s’étend jusqu’à l’horizon tout autour du lycée. C’était un après-midi comme les autres lorsque l’alarme rugit.
Aussitôt, adultes et enfants se sont précipités vers l’extérieur de l’enclos. En marée humaine désordonnée, élèves et professeurs se sont jetés à l’extérieur, au-delà des limites de l’établissement. Les portes se refermant petit à petit dans un gémissement automatique. Margot est loin de l’entrée, mais malgré tout elle ne se presse pas. Elle pense qu’elle a le temps. Mais trop tard. Les portes claquent. Une fois fermées, impossible de les rouvrir. De l’autre côté du grillage, les adultes n’ont même pas pris la peine de vérifier si toutes les étudiantes s’étaient sauvées. Maintenant, Margot et les autres adolescentes à la traîne n’ont plus qu’une seule option : Se barricader à l’intérieur d’un bâtiment et attendre que les monstres arrivent.
Les monstres qui roulent
Les monstres sont arrivés il y a quelques années. Depuis, ils tombent du ciel quand ça leur chante. C’est ce qu’on appel Le Phénomène. Lorsqu’il passe, résister est inutile. Il ne reste jamais rien après leur passage. Pas un brin d’herbe, pas une brique. Les immeubles disparaissent, comme effacés par une gomme. Et les humains ? Personne n’en a la moindre idée. Celles et ceux qui restaient derrière s’envolaient comme des fantômes. Plus personne n’entendait jamais parler d’eux.
Alors quand le premier monstre est tombé du ciel, les adolescentes piégées ne donnaient pas cher de leur peau. Puis une bille a touché le sol. Puis deux, puis trois. Bientôt, une pluie de petites sphères blanchâtres se mit à rebondir sur le sol. Un véritable déluge. Les monstres étaient là.
La fille du directeur
Au milieu de l’herbe, au milieu des billes, Olga se redresse de sa sieste. Margot n’en revient pas. Aucune bille n’est tombée sur elle ! Comment Olga, la fille du directeur s’en est-elle sortie indemne ? Comment va-t-elle faire pour rester indemne si elle reste plantée là, à la merci de ces satanées billes qui semblent attirées par les choses – vivantes ou non – les plus proches ? Même si Margot n’aime pas les autres, elle se découvre le courage et le cœur de la sauver d’une disparition certaine.
Alors que les rumeurs disent Olga simple d’esprit, elle pourrait bien être la clef de la survie de toutes les rescapées. Tandis que Margot se découvre l’esprit plus clair que jamais, les dessins enfantins qu’Olga ne cesse de gribouiller, même en situation de crise, semblent avoir un pouvoir sur les monstres que personne ne soupçonnait. Et si elles pouvaient sortir de là vivantes ?
Angoisse et lutte acharnée
Lors d’une interview réalisée en public à la Foire du Livre de Bruxelles en 2025, Camille Broutin dévoilait que Yon est un récit né de ses propres angoisses. Oppressée par les attentes d’autrui, les « bonnes » façons de faire issues d’injonctions sociales et sa propre timidité, Camille Broutin projette dans ce monde en huis clos en proie à une pluie d’objets mystérieux ce qu’elle visualise de l’angoisse. Ainsi Yon ne serait pas simplement un monde imaginaire post apocalyptique, mais le propre cerveau de son autrice, où chaque personnage est une partie d’elle-même. Là encore, c’est Camille Broutin qui nous en fournit l’explication à l’occasion de la même rencontre : Margot et les autres jeunes femmes de son manga incarnent chacune un trait de caractère de leur créatrice, poussées à l’extrême dans une situation de crise inattendue. Ici, la débrouillardise, là, la témérité, là encore, la naïveté d’une artiste en herbe.
Au fil des 4 tomes, dont 2 sont déjà sortis, Camille Broutin pousse ses personnages dans leurs retranchements. Cette expérience fantasmagorique de l’autrice prend racine profondément en elle, faisant ressortir une fouille méticuleuse de ses propres émotions, des recoins les plus inattendus d’elle-même à travers des personnages qui ressemblent un peu à n’importe quels lectrice et lecteur.
Jeune autrice encore au début de sa carrière, Camille Broutin montre une franche audace cachée derrière sa timidité élégante.
Une élégance dans le trait
Dans « Filles Uniques » Camille Broutin adapte son style de dessin à la bande dessinée franco-belge. Destinée à un public jeune, la douceur de ses inspirations mangas transparaissent doucement dans la série réalisée avec Beka. Mais dans Yon, Camille Broutin se dévoile. Son style, rappelant parfois du Minetarô Mochizuki, est unique. Ses personnages au faciès rond et aux expressions efficaces ne suggèrent aucune imitation. Ses décors, droits et riches, laissent filtrer la lumière pesante des zones désertiques sans la lourdeur de plomb d’un terrain vague en plein été. Une ambiance singulière se détache des pages et s’infiltre chez le lecteur, comme un goût d’inconnu et de présent sans fin où rien n’est prévisible.
- Yon
- Autrice / Dessinatrice : Camille Broutin
- Editeur : Dargaud / Label : Combo
- Prix : 13,50 €
- Parution : 24 janvier 2025
- Nombre de pages : 192 pages
- ISBN : 9782505128656
Résumé de l’éditeur : Dans le paysage plat et sans vie d’un désert de pierres se trouve un internat disciplinaire. Depuis sept ans, Margot y cultive sa solitude. Transparente et stoïque, elle observe Dan et son groupe faire la loi dans les couloirs, Solweig se bagarrer dans l’ombre des bâtiments, et Olga, la fille du directeur, faire la sieste au soleil. Elles sont en terminale et, alors que la liberté se profile à l’horizon de leurs dix-sept ans, se produit le PHÉNOMÈNE. Lorsque l’alarme retentit ce jour-là, il ne s’agit pas d’un entraînement….
À propos de l'auteur de cet article
Marie Lonni
"C'est fou ce qu'on peut raconter avec un dessin". Voilà comment les arts graphiques ont englouti Marie. Depuis, elle revient de temps en temps nous parler de ses lectures, surtout quand ils viennent du pays du soleil levant. En espérant vous faire découvrir des petites pépites à savourer ou à dévorer tout cru !
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