Julien Martinière propose chez Sarbacane une belle adaptation dessinée du roman A la ligne, de Joseph Ponthus, disparu en 2021. Une plongée poético-réaliste dans l’univers des ouvriers intérimaires.

Le roman des invisibles
En 2019, la critique unanime puis bientôt des milliers de lecteurs enthousiastes saluaient « la naissance d’un grand écrivain » en la personne de Joseph Ponthus.
Son premier roman, A la ligne ( sous-titré Feuillets d’usine) racontait sous une forme originale, en vers libres et sans ponctuation, l’histoire de Joseph, un ouvrier intérimaire qui embauche dans les conserveries de poissons et les abattoirs bretons.
C’est ce roman « coup de poing » et multiprimé que le dessinateur Julien Martinière adapte cet automne chez Sarbacane. Le roman d’un monde ouvrier, celui des invisibles, que la littérature semblait avoir délaissé ces dernières années.

En triant des chimères
Dans son récit, l’écrivain décrit jour après jour les gestes du travail à la ligne, d’abord à l’usine de poissons et crevettes. Là, à la chaîne, il faut trier, tracter, porter, peser, ranger. C’est dur pour le jeune homme dont on apprendra plus tard que rien ne le prédestinait à une telle vie. Il a quitté un travail d’éducateur en région parisienne pour suivre celle qu’il aime en Bretagne.
Alors, pour faire bouillir la marmite, il sera intérimaire. Pour tenir le coup, Joseph a un truc. Il a en tête de multiples souvenirs de lecture. Dumas, Apollinaire, les chansons de Trenet accompagnent le jeune homme dans son labeur.
Même en triant le poisson, il s’accorde une part de rêve. Ainsi un jour, il dépote des chimères. « J’ignorais jusqu’à ce matin qu’un poisson d’un tel nom existât. Drôle de poisson. Ça suffit à mon bonheur de la matinée ».

Une victoire contre l’aliénation
Après le poisson, la viande. Joseph a décroché une nouvelle mission : un travail de nuit dans un abattoir. Il est d’abord affecté au nettoyage d’un atelier de découpe de porc. Muni d’un jet à haute pression, il lui faut nettoyer les déchets. Plus tard, il devra « déplacer des carcasses suspendues en hauteur à des rails. Un boulot physique ».
L’intérimaire évidemment n’est pas le seul à souffrir dans cet univers. La fatigue, la pression ou le mépris des petits chefs, les blagues parfois lourdingues des collègues concourent à son aliénation.
Une fois chez lui, malgré l’amour de sa compagne, l’affection de son chien Pok Pok, les images du travail s’invitent encore. « Toutes les nuits je sais que je vais emporter l’abattoir dans mes mauvais rêves » écrit Ponthus. Mais au final, à la ligne, Joseph gagnera son combat contre l’aliénation.

Un dessin somptueux
Décrire un tel univers, peuplé de nuits glauques et épuisantes, faites de gestes répétés à l’infini tenait de la gageure. L’écriture de Ponthus avait sublimé le tout, rendant comme acceptable et quasiment poétique l’univers des conserveries et des abattoirs. Avec son dessin, Julien Martinière a su lui aussi relever ce défi.
Tout au long de ces 206 pages, il déroule en noir et blanc des images finement travaillées, au rotring, posant un trait à la frontière du pointillisme. Cette technique lui permet de restituer avec force détails l’intérieur d’un atelier, la tenue d’un ouvrier, la gueule apeurée d’une bête qui va mourir… Ici, laideur, cruauté et beauté sont mêlées. C’est là l’une des réussites de ce beau roman graphique.
- A la ligne (Feuillets d’usine)
- Dessinateur et scénariste : Julien Martinière
- Editeur : Sarbacane
- Prix : 25 €
- Parution : 2 octobre 2024
- Nombre de pages : 208
- ISBN : 9782377317769
Résumé de l’album : Ouvrier intérimaire, Joseph embauche jour après jour dans les usines de poisson et les abattoirs bretons. Le bruit, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, la souffrance du corps s’accumulent inéluctablement comme le travail à la ligne. Ce qui le sauve, ce sont l’amour et les souvenirs de son autre vie, baignée de culture et de littérature. Par la magie d’une écriture drôle, coléreuse, fraternelle, l’existence ouvrière devient alors une odyssée où Ulysse combat des carcasses de bœuf et des tonnes de bulots comme autant de cyclopes.
D’après le roman de Joseph Ponthus.
À propos de l'auteur de cet article
Jean-Michel Gouin
Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.
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