Albert Kahn

Didier Quella-Guyot et Manu Cassier consacrent un joli biopic à une figure méconnue de l’humanisme français, le banquier Albert Kahn. Un philanthrope discret qui voulut photographier et filmer le monde.

Un homme discret

La France ne reconnaît pas toujours ses grands hommes. Elle les ignore parfois, ou les oublie. Albert Kahn ( 1860-1940) est peut-être de ceux-là. Qui se souvient de lui aujourd’hui, sinon les touristes curieux visitant ses jardins et son musée attenant du côté de Boulogne-Billancourt ? Il faut dire que l’homme était discret, jaloux de son intimité et tourné tout entier vers les autres, pétri de cet humanisme qui fait tant défaut de nos jours.

Voilà donc que l’oubli est réparé avec la parution en ce mois de juin 2025 chez Glénat du biopic Albert Kahn, l’Archiviste de la planète. C’est le duo Didier Quella-Guyot (scénario) et Manu Cassier (dessin) déjà à l’œuvre dans l’excellent Facteur pour femmes, qui rend hommage à la mémoire de cette figure de l’humanisme.

Le club des grandes fortunes

Jeune juif Alsacien « monté » à la capitale à l’âge de 16 ans, Kahn fait preuve d’un sens aigu des affaires. Spéculant, explorant des contrées et des marchés peu connus, il fait fortune dans la banque. Mais à l’inverse des grandes fortunes de son époque, le succès et l’empilement des richesses ne sont pas son moteur. Kahn a décidé de « documenter la planète ». Rien de moins ! Porté par des valeurs républicaines, il fera partager sa soif de connaissances et de découverte au plus grand nombre.

« L’idéal républicain qui m’anime m’oblige à penser qu’il faut découvrir ce que sont les autres peuples, dit-il à ses visiteurs, les autres civilisations, pour que le monde s’améliore… C’est le seul moyen de concourir à la fraternité universelle! » Tout est dit. A cette charnière des deux siècles où l’on croit encore aux utopies, celle d’Albert Kahn peut séduire.

Un homme d’images

Ainsi, durant plusieurs décennies, l’homme d’affaires va concrétiser des projets de voyages d’études pour jeunes gens, créer des bourses autour du monde, et recruter des opérateurs pour archiver la planète !

Et parce que « la photo est le dernier rempart à l’oubli », il enjoint ses photographes à saisir au moyen d’un nouveau procédé, l’autochrome couleur, « la vie courante, la vie ordinaire, la vie quoi! »

De sa vie à lui en revanche, on ne sait pas tout. L’homme Kahn vit presque en ascète. Il est végétarien, ne boit pas d’alcool, fuit les mondanités mais aussi les objectifs. Paradoxe ! Amoureux de la nature, il préfère que l’on photographie son jardin plutôt que sa personne…

Un bel héritage

Que reste-t-il aujourd’hui de l’idéal de paix, de concertation et d’harmonie entre les peuples tel que le concevait Albert Kahn ? S’il foulait encore cette terre, il serait sans doute attristé, lui qui malgré les soubresauts guerriers de son siècle voulait encore croire en l’homme.

Le double travail fictionnel et documentaire mené ici par Didier Quella-Guyot fonctionne à merveille, porté par le dessin semi-réaliste de Manu Cassier. Il eut été dommage de passer à côté de ce bel héritage !

Albert Kahn au balcon de sa banque, Paris, 1914 (G. Chevalier, négatif sur verre, I135X) © Musée Albert-Kahn/CD92

Albert Kahn au balcon de sa banque, Paris, 1914 (G. Chevalier, négatif sur verre, I135X) © Musée Albert-Kahn/CD92

Article posté le mardi 01 juillet 2025 par Jean-Michel Gouin

Albert Kahn de Didier Quella Guyot et Manu Cassier (éditions Glénat)
  • Albert Kahn
  • Scénariste : Didier Quella-Guyot
  • Dessinateur : Manu Cassier
  • Editeur : Glénat
  • Prix : 20, 50 €
  • Parution : 18 juin 2025
  • Nombre de pages : 96
  • ISBN : 9782344062326

Résumé de l’éditeur : Albert Kahn, jeune juif alsacien, quitte sa campagne natale à l’âge de 16 ans pour s’installer à la capitale. Avec un sens des affaires qui lui vaudra une fulgurante ascension dans le monde de la finance, il débute comme simple employé de banque. À 22 ans, il se tourne vers la spéculation de diamants en Afrique du Sud et ose explorer un marché encore inconnu : l’Asie ! À 38 ans, cet homme discret, à l’écart des mondanités, ouvre sa propre banque et intègre le cercle des plus grandes fortunes de France. Mais ce pionnier des affaires euro-japonaises confesse que le succès « n’est pas son idéal »… Il nourrit une utopie : découvrir les peuples et documenter la planète. Dès 1898, il propose d’importantes bourses de « Voyages autour du Monde » à des étudiants agrégés, homme ou femmes, et encouragera toute sa vie l’entente et les échanges entre les peuples. Conscient du déclin des civilisations, il se lance dans un inventaire visuel exceptionnel du globe : « Les Archives de la Planète » en utilisant l’autochrome, le premier procédé industriel de photographie couleur. Il sillonne l’Asie et l’Amérique latine, et va missionner, entre 1909 et 1931, des photographes dans une cinquantaine de pays. Cet idéal de paix et d’harmonie prendra aussi vie sous la forme d’un « jardin du monde » aux portes de Paris, dans sa propriété de Boulogne-Billancourt où se pressent tous les artistes et hommes de savoir de l’époque. Le banquier philanthrope, qui fascine et intrigue, a réussi son pari. Hélas, le krach boursier de 1929 aura raison de ses nobles causes. Tout s’arrête brutalement et la Seconde Guerre mondiale qui approche ne présage rien de bon pour ce banquier juif ruiné…
À travers ce biopic captivant et documenté, Didier Quella-Guyot et Manu Cassier rendent un vibrant hommage à ce visionnaire qui aura laissé derrière lui une collection de près de 72000 images et 170 kilomètres de film réalisés.

À propos de l'auteur de cet article

Jean-Michel Gouin

Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.

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