Amère – Lucrèce Andreae

Une œuvre d’art n’est pas faite pour plaire au public, elle est là pour distribuer un message. À ce titre, Amère, de Lucrèce Andreae, publié chez Delcourt, est une œuvre d’art. C’est le genre d’album qui pourra fortement vous agacer et vous faire fermer le livre. Erreur. C’est une bande dessinée qu’il faut lire jusqu’au bout, car l’autrice sait où elle emmène ses lecteurs.

Amère Lucrèce Andreae couvertureAmère – Lucrèce Andreae : l’enfer parental est pavé de bonnes intentions

Garance et Nathan vivent depuis dix ans ensemble et tout va bien. Ils sont tous les deux auteurs de BD, leur carrière se développe, ils sont heureux. Alors vient le moment de faire un enfant. Et donc de l’élever. Ils ont tous les deux de très hautes ambitions à ce sujet. Ils seront de bons pratiquants de l’éducation positive. Ils seront exemplaires et feront tout ce qui sera nécessaire pour assurer le bien-être de leur enfant. Quitte à s’oublier complètement ?

Lucrèce Andreae : plus n’importe qui dans le monde de la bd

Un second album pour l’autrice Lucrèce Andreae, c’était forcément très attendu.

D’abord parce qu’elle est la fille de Jean-Baptiste Andreae, auteur de référence. Au-delà, parce que son premier album, Flipette et Vénère, s’était montré déjà marquant. Le livre d’une autrice de sa génération, mais un livre pétri de qualités et d’intentions formelles déjà maîtrisées.

Elle faisait alors preuve d’une maturité que ne possèdent pas nécessairement ses prédécesseurs depuis trente ans dans le métier.

La critique l’attendait au tournant.

Amère – Lucrèce Andreae, première déstabilisationAmère page 18 Lucrèce Andreae

Première surprise en ouvrant l’album, le style graphique. Il n’a strictement rien à voir avec l’album précédent. Ici, Lucrèce Andreae travaille au feutre, sur des petits strips de quatre cases environs, avec un nombre de bande par page plus que variable. Tout est déstabilisant. L’artiste fait dans la simplification extrême du dessin. On tend vers les bonhommes pictogrammes, en version flashy. Exactement de quoi faire hurler Cestac et Boucq (on ne les embrasse pas).

Mais si le dessin est volontairement simpliste en apparence, il suffit de faire attention à la construction des planches pour percevoir la complexité graphique. Aucune planche ne se ressemble. Les rythmes sont cassés de manière permanente. Mais chaque page fonctionne parfaitement. Les textes sont pensés pour s’intégrer avec souplesse dans les dessins. Les pages plus chargées et moins chargées alternent pour permettre aux lecteurs et lectrices de souffler.

Un dessin facile, peut-être, basique, sûrement pas.

Amère page 52 Lucrèce AndreaeDeuxième déstabilisation, on en parle de ce gros « mais » ?

Nous disions en début d’article qu’Amère peut profondément agacer. L’auteur de ces lignes l’a été. J’en ai terminé la lecture par obligation, dans le cadre d’un club lecture de l’émission Twitch BD Talk. Si tel n’avait pas été le cas, j’aurais refermé l’album très vite. Pourquoi ?

Amère – Lucrèce Andreae et le récit d’un fanatisme bienveillant

Parce que le couple Garance/Nathan m’est proprement insupportable. Ils font preuve d’un sectarisme, d’un aveuglement totalitaire qui ne correspond pas aux valeurs éducatives du parent que je suis. Mon problème majeur se situant dans l’abandon total et assumé de la vie des parents, de leur vie individuelle comme de couple. Ce déséquilibre m’exaspère au plus haut point.

Alors voir le couple s’enferrer dans ce que je considère comme des erreurs, dans une posture militante, est proprement insupportable. Mais j’avais oublié une case.

Lucrèce Andrea est la vraie patronne de ce récitAmère page 29 Lucrèce Andreae

Car en réalité, dès la troisième planche, Lucrèce Andreae nous prévient : elle sera trash, partiale, mais cela finira bien. Et pourtant, une grande partie de l’album nous dit le contraire.
Et donc, en quoi cela finit bien ? Sans jugement, cela se termine positivement par la possibilité pour Nathan et Garance de se remettre en question. Je peux être en désaccord sur le fond avec eux, mais ils choisissent comment ils vivent leur vie. Par contre, les découvrir embrigadés me posait plus de problème. Alors les voir s’ouvrir et ce faisant, s’épanouir, m’a fait beaucoup de bien.

La dernière partie apporte un éclairage totalement différent sur le livre. Mais Andreae prend un risque énorme ! Celui de perdre son lectorat en chemin. Il faut être sacrément courageuse pour prendre un tel chemin. Et avoir un puissant talent de conviction pour entraîner son éditeur Grégoire Seguin derrière elle.

Amère – Lucrèce Andreae, une bd qui nous appelle à dépasser nos préjugés

Chacun et chacune est libre de penser ce qu’il veut du chemin global mis en scène par Lucrèce Andreae à travers le personnage de Garance. Mais il convient de lui rendre hommage pour sa force narrative et son sens de la prise de risque. Celles et ceux qui considèrent qu’il n’y a pas de performance artistique chez les grands éditeurs, se trompent lourdement. Amère en est la preuve. Bravo Delcourt.

Article posté le dimanche 22 février 2026 par Yaneck Chareyre

Amère Lucrèce Andreae couverture
  • Amère
  • Autrice : Lucrèce Andreae
  • Éditeur : Delcourt
  • Date de publication : 12 février
  • Nombre de pages : 233 pages
  • Prix : 27€95
  • ISBN : 9782413083009

Résumé de l’éditeur : Après une entrée remarquée dans le dessin animé et le roman graphique, Lucrèce Andreae partage son expérience de la maternité dans une autobiographie percutante, parfaite illustration du malaise de toute une génération. Jeune, belle, talentueuse, elle a trouvé l’amour. Maintenant elle veut un bébé. Les enfants, c’est son truc, elle adore, elle connaît. Mais la sienne, sa merveille, sa perle, elle va lui offrir un rêve incarné. Elle n’est pas de celles qui gueulent sur leurs mioches, elle vise un idéal : le respect de l’enfant. Elle ne le sait pas encore : les enfants sont des plaies, et la maternité irréversible.

À propos de l'auteur de cet article

Yaneck Chareyre

Journaliste , critique et essayiste BD depuis 2006.

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