Parue aux éditions 404, Anzuelo est une bande dessinée unique, un véritable poème graphique signé Emma Ríos. Portée par une puissance poétique douce-amère et des aquarelles sublimes, cette œuvre magistrale fascine autant qu’elle subjugue.
Anzuelo, après « la blême dérive ».
Il fut un temps où les humains ne se souciaient plus du monde qui les entourait. Pourtant de grands chasseurs, ils n’avaient qu’à tendre la main pour se saisir d’une nourriture déjà morte. Alors un jour, ce fut comme si la mer en avait eu assez. Et, elle recouvrit la terre des hommes. Plus tard, on allait appeler cet événement la blême dérive.

Beaucoup périrent et les rares survivants durent s’adapter bien plus qu’ils ne le croyaient. Ce fut le cas pour Nubero, Lucio et Izma. Échoués sur une plage déserte, ils ne savaient ni où ils étaient, ni comment ils allaient survivre. Et quand une sorte de géant des mers jaillit des flots les bras chargés de poissons, ils comprirent que le monde tel qu’ils le connaissaient avait cessé d’exister.

Les Métamorphoses d’Emma Ríos.
Saisi de stupeur, le premier se volatilisa instantanément. Et porté par les vents, il reprit forme humaine non loin de là. Il fallut attendre le soir pour que le deuxième découvre des branchies sur son corps que la maladie avait poursuivi dans cette nouvelle vie. La troisième choisit alors de ne plus jamais tuer le moindre être vivant, même pour se nourrir. Peu de temps après, elle allait se métamorphoser en cormoran, puis au gré de ses envies, à nouveau en humaine. Encore et encore… Et à chaque fois, elle laisserait derrière elle des corps qui changeraient à jamais l’existence de cette petite communauté.

Ce qu’il advint ensuite, Emma Ríos nous le raconte avec un talent et une sensibilité rares dans Anzuelo.
Anzuelo, un merveilleux conte fantastique.
Et pourtant, alors même qu’on ressent une sympathie immédiate pour les protagonistes de l’histoire et qu’on attend impatient de connaître leurs aventures, Emma Ríos brouille les cartes, métamorphosant le récit au même rythme que ses personnages. Ainsi, elle joue avec la narration. Et multipliant les ellipses, les non-dits et les symboles, elle suggère bien plus qu’elle ne révèle. De cette manière, très naturellement, le lecteur est invité à s’investir dans l’histoire. Car qu’on ne s’y trompe pas, au-delà de l’aventure qui nous est contée, la lecture d’Anzuelo est une expérience poétique où s’entremêlent tradition et modernité.
Modernité tout d’abord car bien souvent, on pense au rapport à la Nature que développent des auteurs tels qu’Hayao Miyazaki dans Le Voyage de Chihiro et Princesse Mononoké, ou Daisuke Igarashi dans Les Enfants de la mer. À la fois puissant et fragile, le monde qui nous entoure, et en l’occurrence la mer, mérite toute notre attention.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.
Tradition ensuite, car Anzuelo reprend indéniablement les canons de l’écriture Romantique où se croisent une nature sauvage, parfois cruelle, un engagement personnel, un univers fantastique et surtout une forme de mélancolie lancinante. En effet, en lisant l’œuvre d’Emma Ríos, on s’interroge sur notre existence, ainsi que notre rapport à cette Nature qui nous entoure. Et par instants on rit, parfois on est saisi d’horreur, mais bien souvent on a le cœur serré. À ce titre, le sacrifice assumé du personnage d’Izma rappelle les plus belles pages de la poésie romantique.

Il nous plonge dans une mélancolie salutaire, une sorte de vague à l’âme pourrait-on dire, car au centre des tous ces éléments, il y a encore et toujours la mer.
Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage.
En somme, Anzuelo apparaît finalement comme un assemblage d’éléments contraires, dans la plus pure tradition baroque. La Nature y est omniprésente, changeante, aux côtés de préoccupations graves telles que la fuite du temps, l’amour ou encore la mort.
Emma Ríos est une artiste originaire de Galice. Et nul doute que c’est avant tout là qu’elle puise l’inspiration pour son œuvre. Le fait est que dans cette région magique, les roches semblent déchirées par une mer parfois impitoyable. Là, les mythes paraissent naître des flots pour rejoindre les vivants. Et effectivement, dans Anzuelo, on retrouve par exemple des fantômes issus du folklore de la Galice. Sorte d’âmes en peines ayant pris forme de bandelettes sombres, ils accompagnent ceux qu’ils ont aimés dans l’attente d’un ultime apaisement.

On l’aura compris, Anzuelo est une œuvre d’une richesse insondable dont l’appréhension mérite amplement la relecture. Ainsi, on se laisse porter au fil des pages, en admiration devant la prestation graphique.
L’aquarelle, comme une évidence.
En cohérence parfaite avec l’omniprésence de la mer, Emma Ríos nous livre une œuvre intégralement réalisée en aquarelle. Cette technique offre la fluidité nécessaire aux envolées poétiques, tout en développant une ambiance onirique, parfois éthérée. Aussi adaptée aux scènes terrestres que marines, il faut néanmoins avouer qu’elle prend toute son ampleur sous la surface de la mer dans des tableaux à couper le souffle.

Et une fois de plus, les éditions 404 ne s’y sont pas trompées. Adeptes de œuvres aux dessins hors-norme (Judas), elles livrent Anzuelo dans un écrin d’une qualité qui rend hommage au travail exceptionnel de l’artiste.
- Anzuelo
- Scénariste : Emma Ríos
- Dessinateur : Emma Ríos
- Editeur : 404
- Prix : 28,90 €
- Sortie : 23 janvier 2025
- Pagination : 312 pages
- ISBN : 9791032409190
Résumé de l’éditeur : La violence n’est pas l’unique réponse à une vie sans espoir. La Mer était plus vivante qu’on ne l’imaginait, elle s’est levée un jour, submergeant le monde. Voici l’histoire de trois enfants survivants, perdus, mais réunis autour de changements physiques et mentaux provoqués par la terrible marée. Trois enfants désireux de ne plus jamais nuire à aucune créature vivante. Anzuelo est le nouveau roman graphique, poétique et ambitieux développé durant trois ans par la dessinatrice et lauréate d’un Eisner Award Emma Rios ( Pretty Deadly, Mirror, I.D. ).
À propos de l'auteur de cet article
Victor Benelbaz
Tombé dans la marmite de la bande dessinée depuis tout petit, Victor est un vrai amateur éclairé. Comics ou récits jeunesse sont les deux genres préférés de ce professeur de français.
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