Avec au Sud, L’Agonie, le scénariste Philippe Pelaez, le dessinateur Hugues Labiano et le coloriste Jérôme Maffre reforment leur trio pour donner un deuxième tome à leur trilogie Trois Touches de Noir publiée chez Glénat.

Ce récit one-shot va vous plonger cette fois en 1925 dans le Sud des États-Unis. Un polar des plus sombres avec des personnages qui le sont tout autant, en raison des relents de racisme et de violence qu’ils font voler partout autour d’eux .

Un Sud marqué par la religion et la ségrégation
Dans le sud des États-Unis se trouve la Bible Belt. Cette ceinture de la bible regroupe une dizaine d’États très imprégnés par la religion. Ce sont ces mêmes états qui faisaient partie des états confédérés qui, lors de la Guerre de Sécession (1861-1865), se sont battus contre les états du Nord afin de maintenir l’esclavage dans les plantations de coton et de canne à sucre.

Soixante ans après cette guerre civile, la pauvreté touche les anciens esclaves, mais également une partie de la population blanche nourrie par un fort ressentiment envers la population noire. Les lois Jim Crow (1877 à 1964) ont imposé la ségrégation raciale dans ces états du Sud. Et confortent certains blancs dans un racisme qu’ils estiment nécessaire, jusque sur les bancs de leurs Églises. Certains groupes n’hésitent pas à procéder à des lynchages pour rendre leur propre justice, soutenus en cela par les suprémacistes du Ku Klux Klan.

Une enquête du FBI
C’est d’ailleurs à Savannah lors de l’un de ces lynchages que Malcolm, un jeune noir ouvrier dans le bâtiment, a trouvé la mort. Venu de Washington, l’agent David du FBI est dépêché sur place pour faire la lumière sur cet assassinat. Ce qu’il pensait être une simple investigation de routine va se transformer en enquête des plus complexes. D’ailleurs, Zacharie, ouvrier métisse ami de Malcolm, a décidé lui aussi de faire ses propres recherches. Très proche de la fille du propriétaire de la plantation dans laquelle il travaille, Zacharie est prêt à ne pas ménager ses forces pour que justice soit faite.

Un passé prégnant
Dès les premières pages de Au Sud, L’agonie on est plongés dans l’atmosphère moite et xénophobe de cette ville de Géorgie. Le rejet de l’autre se fait sentir et surtout est visible dans les regards des différents protagonistes, prêts à tout pour se débarrasser de ceux qui ne leur ressemblent pas. Depuis l’abolition de l’esclavage par un amendement de 1865, certains blancs estiment peiner pour faire vivre leurs familles par la faute des ouvriers noirs, puisque ceux-ci sont dorénavant payés pour leur travail.

C’est ainsi qu’on découvre cette population blanche vivant dans une pauvreté extrême. Elle est d’ailleurs prête à tout pour trouver un bouc émissaire tout désigné afin de justifier l’usage d’une violence inconsidérée allant jusqu’à la mort.
La situation du Sud des États-Unis en 1926
À travers ce polar, Philippe Pelaez montre parfaitement bien la situation politique, économique et sociale dans laquelle se trouve le Sud des États-Unis, en cette première moitié du 20e siècle. Certains des protagonistes du récit ont d’ailleurs vécu alors que l’esclavage était encore en vigueur. Son abolition voulue par Abraham Lincoln, et conséquence de la Guerre de Sécession, est ressentie par une partie de la population blanche comme un déclassement, puisque se trouvant maintenant au même niveau économique que les anciens esclaves noirs.

En choisissant une enquête pour meurtre comme fil rouge pour son récit, Pelaez brosse le portrait de différentes catégories sociales diamétralement opposées qui sont obligées de cohabiter les unes avec les autres puisque dépendantes économiquement.
Un dessin marqué
En créant cette galerie de personnages, presque tous aussi patibulaires les uns que les autres, Hugues Labiano donne vie à cette histoire. Burinés par une existence difficile, qui cependant ne les dédouane surtout pas de leurs actions illégales, les protagonistes du récit se livrent à nous sans fard et sans filtres. L’affirmation de leurs positions et de leurs propos racistes est faite à haute voix, à une époque où la séparation entre les noirs et les blancs était, au Sud, promulguée par les États eux-mêmes.

Une colorisation marquante
En choisissant une colorisation avec des teintes chaudes, Jérôme Maffre imprègne le dessin avec la chaleur ambiante dans cette ville de Savannah. En jaune et ocre, il matérialise le soleil, mais surtout les températures élevées qu’on ressent présentes, quel que soit le moment de la journée. Le marron et le rouge sont également très forts, surtout quand l’intensité entre les différents clans va à son paroxysme.

Avec une utilisation très présente des ombres, justifiée par l’ensoleillement, mais pas uniquement, le coloriste arrive parfois à unifier la couleur de peau des personnages. Comme s’il voulait montrer que ces hommes et ces femmes auraient pu, même à cette période, être considérés comme égaux.
Un polar sans concession
Second tome issu de la trilogie Trois Touches de Noir débutée en 2024 avec Quelque chose de froid, Au Sud, L’agonie (que l’on peut lire sans avoir connaissance du précédent tome) nous réserve une belle surprise. Ce polar n’est pas que la simple enquête d’un agent du FBI. Il prend en compte l’état d’un pays, d’une région et d’une ville, pour nous livrer un regard juste sur une période qu’on espérait révolue.
Une histoire sombre à souhait, mais qui ne peut que faire réfléchir aux comportements, eux irréfléchis, de certains hommes et femmes confrontés à la violence en raison de leurs différences.
- Au Sud, L’agonie
- Scénariste : Philippe Pelaez
- Dessinateur : Hugues Labiano
- Coloriste : Jérôme Maffre
- Éditeur : Glénat
- Prix : 16,00 €
- Parution : 14 janvier 2026
- Pagination : 64 pages
- ISBN : 9782344064092
Résumé de l’éditeur : Géorgie, 1926. Sous le soleil écrasant du Sud, au cœur de la Bible Belt, les États fondamentalistes vivent encore dans l’ombre de la défaite face au Nord et de l’abolition de l’esclavage. Dans cette région où la couleur de peau est une tare, le pasteur Leer dirige la ville de Savannah d’une main de fer. Il baptise ses fidèles dans la rivière tout en prêchant la haine, veillant à ce que les Blancs ne se mélangent jamais aux Noirs. Mais certains refusent de plier, comme Zacharie Daniel, jeune métis fier et frondeur. Quand un lynchage de plus fait couler le sang, Jonathan David, agent du Bureau of Investigation, est dépêché sur place. Peu impressionné par l’aura du pasteur, et avec l’aide de Zacharie, il enquête sur la mort trouble de l’ouvrier Malcolm. Car pour certains travailleurs de la plantation, Malcolm a été assassiné. Alors que Jonathan découvre une région à l’agonie, rongée par les ressentiments, la misère, la peur et l’ignorance, un fugitif légendaire s’évade du pénitencier : Travis Hart. Il n’a qu’un but : revenir à Savannah pour régler quelques comptes. La figure autoritaire du pasteur Leer risque de vaciller et un lourd secret menace de refaire surface… Bientôt, le Ku Klux Klan pourrait rallumer ses croix et brandir ses torches. Alors que le Sud agonise, une question demeure : peut-on renaître après tant de douleur ?
Philippe Pelaez et Hugues Labiano nous plongent dans l’Amérique profonde, celle qu’on préfère taire. Entre polar historique et tragédie intime, Au Sud, l’Agonie n’est pas seulement une enquête criminelle, c’est une fresque sociale sans concession, portée par un dessin saisissant et habité qui capte la moiteur du Sud, les regards fuyants et les silences lourds. L’émotion est palpable dans ce récit tendu où la ségrégation devient religion. Ce second volet de la trilogie Trois Touches de Noir est un one-shot puissant qui incarne la mémoire vivante d’un Sud meurtri et résonne comme un cri contre l’injustice.
À propos de l'auteur de cet article
Claire Karius
Passionnée d'Histoire, j'affectionne tout particulièrement les albums qui abordent cette thématique. Mais pas seulement ! Je partage ma passion de la bande dessinée dans l'émission Bulles Zégomm sur Radio Tou'Caen et sur ma page Instagram @fillefan2bd.
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