Brunilda à la Plata

Il n’est pas honteux de démarrer modestement une carrière. Mais parfois, il y a des artistes qui, dès la première œuvre, marquent les esprits. C’est le cas de Genis Rigol, auteur de ce Brunilda à la Plata, publié par Virages Graphiques en avril dernier. La lecture qui vous attend n’est pas simple, mais elle demeure une aventure à expérimenter.

Brunilda à la Plata : lecteur, n’oublie pas que tu es aussi acteur !

Brunilda à La Plata p11Norman travaille dans un théâtre, comme Brunilda. Elle l’a invitée à un rendez-vous le soir-même, en ville. Norman est ravi, et les autres collègues le sont tout autant pour lui. Mais il y a un problème. Pour quitter le théâtre depuis l’arrière-scène, il faut traverser la scène. Et la pièce en cours n’en finit pas de terminer. Le dramaturge, son auteur, empile les scènes mais ne parvient pas à conclure, pétri de doutes qu’il est. Norman pourra-t-il lui venir en aide et rejoindre Brunilda à temps ?

Suspension consentie d’incrédulité

Disons-le tout de go : non, l’intrigue ne tient pas. Une pièce qui dure depuis des jours, un public qui ne part pas, des acteurs qui assurent le rôle des décors… Non, décidément, rien n’a de sens. Si vous cherchez à capter l’entièreté du sens de l’histoire, alors vous serez forcément déçu. Brunilda à la Plata fait partie de ces récits où le lecteur doit savoir lâcher prise. Où l’auteur prend plaisir à perdre un peu son lecteur. Attention, cela ne veut pas dire que l’auteur ne sait pas où il va et que son récit est décousu. C’est simplement qu’il attend un peu plus de son lecteur.

Interprétons Brunilda à la Plata

Avec cette forme de non-sens apparent, l’auteur offre à chaque lecteur une expérience différente. Cet album est clairement une œuvre clivante. Il y aura les lecteurs qui passeront leur chemin avec un « Gné ? » sur les lèvres. Il y aura les lecteurs qui se plongeront dans les détails pour tenter d’extraire le plus de jus du « fruit » qu’ils seront en train de presser.

Voici donc une interprétation du récit.
Norman est l’auteur. C’est un homme anxieux, pétri de doutes et quand une belle situation, positive, lui vient, alors il plonge en lui-même et nous suivons le fil décousu de sa pensée qui l’amènera ou non à passer à l’action. Rien ne serait réel, toute interaction ne serait qu’entre des facettes différentes de l’esprit de l’auteur.

Il y a des indices qui conduisent à cette interprétation.
Lors de la rencontre entre les personnages et le dramaturge, entre trois cases, les rapports de distances entre les personnages changent deux fois, sans raison. Il y a des phrases qui sont dites par des personnages, à d’autres personnages, qui disent ce que le dramaturge a besoin d’entendre. Des phrases qu’il a prononcées plus tôt, qui reviennent chez d’autres, sans motif valable. Tous les personnages seraient ainsi connectés. Mais parfois, nous avons besoin d’observer une même idée plusieurs fois, sous différents angles, pour prendre une décision.

Il y a le bureau du dramaturge, maison immense disposée dans le théâtre, dans des rapports de proportion sans aucun sens. Mais qui pourrait bien représenter le « palais mental » cher notamment à Sir Conan Doyle.

Renoncer à expliquer la finBrunilda à La Plata p33

Tout ceci n’est qu’interprétation, parce que l’auteur ne donne AUCUNE clé d’explication. Et d’ailleurs peut-être cette interprétation est-elle totalement erronée. Frustrant ? Ce mécanisme l’est très souvent. Mais ici, si vous êtes arrivés à la fin de la lecture de l’album, vous aurez accepté cette proposition. Vous aurez accepté une fin sans plus de réalisme que le reste de l’histoire. Vous aurez surtout accepté ce que l’on oublie trop souvent. En tant que lecteur, lectrice, nous avons une part du travail d’imaginaire à produire.

La Bande Dessinée est un art pictural. Les dessinateurs figent bon nombre d’éléments, qu’en littérature nous devrions imager nous-même. Mais il y a tellement de trous à combler dans Brunilda à la Plata, que notre esprit doit reprendre ce rôle de contributeur de l’œuvre. Nous ne sommes pas juste des consommateurs. Nous apportons une contribution imaginative. En remplissant les vides de l’espace inter-iconique entre deux cases. En connectant par nous-même des fils du récit volontairement laissés dans le flou. C’est frustrant, mais c’est aussi impressionnant. Parce que l’auteur VEUT générer cela. Ce n’est pas une erreur de sa part. C’est une intention qu’il fait réalité. Pour une première œuvre, faire preuve d’autant d’ambition et d’autant de réussite, cela se note.

Brunilda à la Plata, ce sont aussi des images

Alors voilà. Il aura longuement été question du dit et du non-dit. Mais il y a ce qui se voit, ce qui est montré par Genis Rigol. Et là aussi, il y a une sacré maîtrise.

D’abord, dans l’art du découpage, de la mise en scène. Sur des pleines pages, avec peu de cases, il déploie des astuces de réalisation qui lui permettent de nous donner l’illusion du mouvement. Des personnages qui avancent dans un décor, qui chutent dans le vide, la technique de l’artiste guide l’œil et l’esprit du lecteur. Comme une façon de lui rappeler qu’il n’est pas laissé à l’abandon malgré les apparentes incohérences du récit. Tout est contrôlé.

Et puis il y a le trait, le dessin. Ici, l’espagnol Genis Rigol convoque l’esthétique des studios Fleischer, les studios créateurs de Betty Boop. Il y a un parti pris graphique qui a notamment été ramené dernièrement dans la série télévisée Doctor Who, sur Disney+. Un style naïf, souple, qui fait l’économie de traits pour garder l’essentiel des lignes qui font avancer un personnage.

Et dans le même temps, les décors sont eux traités avec une rigueur géométrique, presque figurative, qui vient en contrepoint total. Mais qui a le mérite de rappeler, une fois encore, combien l’auteur est en maîtrise, derrière l’apparente simplicité de ses personnages.

Brunilda à La Plata p68-69

Brunilda à la Plata : l’œuvre d’un artiste à suivre de près

Fausse simplicité, faux bazar, totale maîtrise… Genis Rigol démontre aux lecteurs et lectrices attentives, son potentiel artistique. Son œuvre ne s’adresse pas à tout le monde. Mais pour tous les amateurs d’expérimentations en bande dessinée, c’est sans doute l’œuvre à lire cette année. Et cela fait de son auteur un artiste dont on suivra avec attention la seconde production. Et si vous avez encore un doute, laissons la parole à l’un des personnages du récit :« Je dois reconnaître que je suis toujours finalement surprise… Par quelque chose que je ne suis pas sûre de comprendre pleinement. C’est beau… »

Article posté le jeudi 26 juin 2025 par Yaneck Chareyre

Brunilda à La Plata
  • Brunilda à la Plata
  • Auteur : Genis Rigol
  • Éditeur : Rivages
  • Collection : Virages graphiques
  • Date de publication : Avril 2025
  • Nombre de pages : 114
  • Prix : 23€
  • ISBN : 9782743666170

Résumé éditeur : On est au théâtre.  Ce soir-là, Norman a rendez-vous avec Brunilda. À 21h précises. Pour se rendre à son dîner, Norman doit traverser la scène, ce qu’il ne peut faire qu’une fois le rideau baissé. Oui mais voilà : le dramaturge – aux aspirations trop ambitieuses – n’arrive pas à clore l’histoire. À son bureau, ce n’est pas l’angoisse de la page blanche qui l’assaille, mais plutôt un mur qui se dresse, bien trop imposant, bâti avec l’aide perfide de sa mauvaise conscience.

À propos de l'auteur de cet article

Yaneck Chareyre

Journaliste , critique et essayiste BD depuis 2006.

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