Cette ville te tuera

Décédé au début de l’année 2015, Yoshihiro Tatsumi était un maître mangaka et créateur du genre gekiga (manga pour adultes aux thématiques très réalistes). Les éditions Cornélius ont eu l’excellente idée de publier une anthologie de toute son oeuvre, en commençant par Cette ville te tuera, un formidable recueil d’histoires de 348 pages.

YOSHIHIRO TATSUMI : SES DÉBUTS ET LA CRÉATION DU GEKIGA

Né en 1935 à Osaka au Japon, il s’intéresse très jeune à la bande dessinée. C’est ainsi qu’il rencontre, à 14 ans, Osamu Tezuka (créateur d’Astro boy, Le roi Léo ou Princesse Saphir) qui lui donne des conseils.

Dans les années 50, il s’éloigne des productions de son époque, trop infantiles et commerciales pour créer en 1957, le gekiga destiné à un public plus adulte, avec des thématiques plus en phase avec leurs envies, moins naïfs, plus ancré dans la réalité du quotidien. Comme le souligne Stéphane Beaujean dans l’introduction du recueil : « Il fait ainsi le portrait d’un homo japonicus marginalisé et sans repères, incapable de se lier ni à l’autre, ni à ce nouveau monde. »  Le mangaka met donc en scène l’envers de la modernité japonaise, tous les exclus de la croissance et donc sa face la plus sombre.

Il faut dire que les premières planches de Tatsumi furent éditées au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, lorsque les Américains étaient aux commandes de l’archipel, qui connaîssait de grandes transformations sociales, économiques et qui a vu les habitants des ses campagnes migrer vers les grandes villes.

UNE PREMIÈRE ANTHOLOGIE DE 1968 A 1979

L’anthologie volume 1 de Cette ville te tuera couvre les années 1968 à 1979. Le lecteur peut y découvrir 23 histoires de Yoshihiro Tatsumi typiquement gekiga. Il construit ainsi des mini-récits de 8-10 planches où les hommes sont désabusés, leur vie sexuelle et de couple quasiment réduite au néant et leur quotidien professionnel si insignifiant. De meurtres aux abus sexuels et de pouvoir, des infanticides aux tueurs à gage, toutes les situations se retournent inexorablement contre les protagonistes. On sera d’ailleurs horrifié voire choqué par le nombre important de corps de nourrissons que les égoutiers ramassent à la pelle.

Tout cela sous le regard de la ville, lieu gigantesque, oppressant et qui broie tous ces êtres lambda. Mais quoiqu’il advienne à ces anti-héros, le mangaka ne se pose pas en donneur de leçons; pas de morale, seul le lecteur se fait son opinion.

DE LONGS SILENCES ET DES CADRAGES SIMPLES

Yoshihiro Tatsumi est passé maître dans l’art des longs silences, pour apporter encore plus de souffrance, de poids importants sur sur les épaules de ses personnages. S’ils ont tendance à tous se ressembler c’est pour marquer encore plus leur côté impersonnel dans cette immense ville. Sans fioriture, avec des cadrages simples mais d’une grande efficacité, ces histoires seront beaucoup appréciées par les lecteurs de mangas, mais aussi par les non-initiés.

Article posté le jeudi 20 août 2015 par Damien Canteau

  • Cette ville te tuera
  • Auteur : Yoshihiro Tatsumi
  • Editeur : Cornélius
  • Prix : 31.50€
  • Parution : 20 août 2015

Résumé de l’éditeur : Ce premier volume de l’anthologie que Cornélius va consacrer aux nouvelles de Yoshihiro Tatsumi présente vingt-trois histoires écrites et dessinées au cours des décennies 1960-1970.

Fidèle à sa volonté de montrer la réalité du quotidien, si dure soit-elle, selon les principes du gekiga (dessins dramatiques) qu’il développe à la fin des années 1950, Tatsumi décrit dans ses histoires courtes toute une galerie de petites gens : travailleurs en usine, éboueurs, prostituées, mendiants ou paumés en tout genre, dans un monde en crise encore marqué par les stigmates de la guerre et le fascisme. Fidèle à son maître Honoré de Balzac, Tatsumi décortique impitoyablement ses semblables, dépeignant les passions et les illusions qui font battre les coeurs humains. Ses personnages, auxquels il prête souvent ses propres traits, se heurtent aux murs de leur propre existence, attendant d’être broyé par une société qui a perdu toute forme de mansuétude et n’offre plus aucun salut.Les éditions Cornélius entreprennent avec ce volume de faire paraître la plus grande anthologie jamais réalisée de l’oeuvre de Yoshihiro Tatsumi pour permettre enfin que soit mieux connu le travail de ce géant du manga, trop tardivement honoré dans son pays.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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