Concerto pour main gauche

Paul Wittgenstein perd son bras à  la guerre. Maurice Ravel composera pour lui son célèbre Concerto pour main gauche. Yann Damezin met en scène sa biographie dans un superbe album aux éditions La Boîte à Bulles. Envoutant !

Enfance douloureuse

Vienne en Autriche, 1887. Paul Wittgenstein était l’un des membres d’une grande famille très aisée. Léopoldine, sa mère, ne se remis jamais du suicide de ses trois garçons par noyade ou revolver. Tandis que son père jouait les durs, lui le patron d’une usine d’acier. La mort accompagnait les Wittgenstein comme la musique. Surprenant attelage de la vie.

Piano douloureux

Violoncelle, piano, harpe ou flûte traversière, tous les membres de la famille jouaient d’un instrument. Fasciné par le piano, Paul tenta de dompter les cordes et les marteaux. Ce fut douloureux. Tout le monde détestait lorsqu’il mettait ses mains sur les touches noires et blanches. Le talent ne l’avait pas touché. Malgré les leçons, la musique ne suivait pas. Son piano était trop brusque.

Son père décéda d’un cancer. La mort continuait de jalonner la vie des Wittgenstein. L’élan musical de Paul fut stoppé net par la Première guerre mondiale.

Bras douloureux

Très patriote, vrai nationaliste, à 26 ans, Paul devint chef d’une petite unité. Avec six hommes, ils se firent canarder et le pianiste perdit son bras.

Après avoir été prisonnier du camp d’en face, il revint chez lui et reprit ses leçons. Il fallut tout réapprendre de la main gauche…

Concerto pour main gauche : tourment d’un pianiste

Lorsque l’on nous dit dans un communiqué de presse que l’album est un chef-d’œuvre, nous nous méfions. La force de la communication ! Pour une fois, le terme n’est pas galvaudé. Concerto pour main gauche est un très grand album : fort, plein de poésie et d’une rare intelligence.

En choisissant de raconter la vie romanesque et tourmentée de Paul Wittgenstein, Yann Damezin a eu le nez fin. Lorsque les affres de la création sont inhérents à un problème physique, cela donne une foisonnement intéressant et fascinant.

Lorsqu’une personne souffre d’une gène ou d’un handicap, elle trouve toujours des stratégies pour contourner le problème plus ou moins fort. Ce sera le cas pour Paul : il réapprendra à tout faire de l’autre main. Sa renommée de pianiste, elle sera fondée sur des concerts d’œuvres commandées à des grands compositeurs Prokofiev, Strauss ou Ravel, qui inventera pour lui Concerto pour main gauche. C’est aussi l’argent qui lui permit tout cela.

De la force du dessin

Dans Concerto pour main gauche, la vie se mélange à la mort, la musique à l’effort, le piano à l’évasion. Ce superbe voyage introspectif bénéficie d’une superbe partie graphique.

Les 112 pages sont puissantes. Yann Damezin, dont c’est le premier album publié, donne sa pleine mesure par un découpage méticuleux, rythmé et redoutable d’efficacité. Rappelant le trait de David B, son dessin est inventif. Il arrive à restituer les tourments de Paul Wittgenstein par des démons et autres créatures fantastiques. Pour les signifier, il n’hésite pas à les faire entrer dans le corps du pianiste. Les courbes, entrelacs et volutes rappellent celles de Zeina Abirached dans le Piano Oriental. Les gueules cassées et les mutilés sont à la fois effrayants et beaux sous ses crayons.

Concerto pour main gauche : le destin extraordinaire d’un pianiste amputé, porté par un onirisme éblouissant et un dessin sublime !

Article posté le mercredi 13 mars 2019 par Damien Canteau

Concerto pour main gauche de Yann Damezin (La Boîte à Bulles)
  • Concerto pour main gauche
  • Auteur : Yann Damezin
  • Éditeur : La Boîte à Bulles, collection Contre-jour
  • Prix : 17€
  • Parution : 06 mars 2019
  • ISBN : 9782849533314

Résumé de l’éditeur :  Inspiré par la biographie du pianiste autrichien Paul Wittgenstein, Concerto pour main gauche nous transporte dans un univers onirique et poétique, au coeur de la psyché de ce personnage tourmenté, mélancolique et complexe, que seule la musique semble apaiser. Blessé lors de la première guerre mondiale, Paul Wittgenstein, frère du philosophe Ludwig Wittgenstein, fut amputé du bras droit mais poursuivit une carrière de concertiste malgré ce handicap. La fortune laissée par son père lui permit de commander des oeuvres pour la main gauche aux plus grands compositeurs de l’époque. Ainsi, c’est à sa demande que Maurice Ravel composa le célèbre Concerto pour la main gauche. Un destin extraordinaire porté par l’élégance et la poésie du dessin de Yann Damezin.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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