Le meilleur album de comic-book de l’année est enfin sorti. Peut-être même est-ce juste l’une des meilleures bandes dessinées de cette année. Son titre ? Drome. Son auteur ? Jesse Lonergan. Ce sont les éditions 404 Graphic qui le portent en France. Et pourquoi est-ce un album important ? Parce qu’il associe virtuosité narrative et conceptuelle, à une aventure de fantasy épique. Un album sans texte, n’est pas un album qui n’a rien à dire.
Drome, de Jesse Lonergan : ce que l’on attend de mieux de la BD
Un nouveau monde naît. Son créateur y sème la vie. Une vie violente, anarchique. La compagne du dieu leur donne le temps. La situation empire. Alors elle y instille l’autorité, une figure féminine capable de guider les vivants et de les faire évoluer. Mais son époux y voit une rivalité avec sa propre œuvre et compte bien garder son influence sur le monde qu’il a créé. Destins personnels, destin du monde, qui l’emportera au jeu des dieux ?
L’œuvre de Jesse Lonergan
Si vous suivez l’actualité des sorties comics en France, vous connaissez sans doute déjà Jesse Lonergan. Cette année, Les Humanoïdes Associés ont publié un titre sorti en 2020, Hedra, dont nous avions déjà parlé sur ce site. Précédemment, 404 Graphic avait déjà publié Arca ou la nouvelle Eden, scénarisé par Van Jensen. Un amateur de récits de Science-Fiction, donc, qui a rapidement fait la démonstration de sa maîtrise des codes narratifs de la bande dessinée.
Un éditeur trop sûr de lui ?
Mais quand est sorti Hedra, Nicolas Beaujouan, éditeur de 404 Graphic, plaidait pour sa chapelle en clamant sur les réseaux sociaux que malgré les qualités évidentes d’Hedra, la grande œuvre restait encore à publier chez lui. Vanité concurrentielle ? Non point.
Hedra était une œuvre courte. C’était un récit conceptuel de grande qualité, mais il tenait finalement plus de l’ébauche. Œuvre sans texte, puisant sa force dans un découpage hyper narratif, elle manquait malgré tout de profondeur. Le concept était parfaitement maîtrisé, mais n’était finalement au service que de peu de choses. 5 ans plus tard, Drome corrige ce manque.
Que veut donc dire ce titre ?
Drome. Nous ne parlons pas ici du département français numéro 26 (dont est originaire l’auteur de ces lignes). Drome, est un mot grec (le département aurait été nommé d’après un mot gaulois, rien à voir). Il signifie « piste ». On retrouve ce terme sous forme de suffixe dans les mots « hippodrome », ou «aérodrome ». Je ne vous fais pas l’offense de la traduction.
Interprétons le titre Drome
Mais donc, comment interpréter ce titre mystérieux ? De quelle piste s’agit-il ici ?
Nous pouvons en interpréter deux potentielles. La première piste, serait constituée par les bandes de la bande dessinée. Une très longue piste, générée par les effets graphiques et narratifs de l’auteur, au long de laquelle se déroule le récit. La deuxième option, impose de revenir à l’image de l’hippodrome, de voir la piste comme une boucle. Une boucle cosmogonique, que l’on pourrait associer au destin. Évidemment, la construction du récit (ne divulgâchons pas pour autant) pousse à soutenir cette hypothèse.
Et donc, de quoi parle Drome ?
Cet album mérite que l’on prenne le temps de l’analyser pas à pas. Certes, il y a peu de textes, l’œuvre est très largement muette, mais elle se digère moins vite qu’elle ne se lit.
Il nous parle d’Humanité. C’est un tableau des différentes facettes de notre espèce, dans ce qu’elle a de grand, comme dans ce qu’elle a de minable. Il pointe nos paradoxes, à travers un récit mythologique. Il y a quelque chose de l’épopée, de la saga, ces récits fondamentaux des cultures babyloniennes ou nordiques. Des récits qui avaient pour vocation d’édifier celles et ceux qui les écoutaient et de leur permettre de mieux construire leur présent.
Drome marche sur cette voie. On y voit les humains grandir. On y voit les dieux les instrumentaliser, tandis que les pauvres créatures tentent de trouver leur propre voie. De ce point de vue, il y a peut-être un manque dans Drome. Car si Jesse Lonergan travaille tout au long du récit sur des enjeux systémiques, macro sociaux, il conclut dans l’individuel, sans pleinement explorer les conséquences des actes de ces personnages pour le monde qu’il a créé. Sans doute un travers inhérent à la culture américaine à laquelle appartient l’auteur, beaucoup plus tourné vers l’individu que vers l’approche holiste sociologique. Bien entendu, un récit est plus porteur quand on a des héros à suivre et auxquels adhérer et il faut donc terminer leurs parcours pour conclure une histoire. Mais quelques pages sur les conséquences des choix finaux n’auraient pas été de trop.
Et dans les faits ?
On suit donc le destin de « Bleu », la figure d’autorité créée par la déesse pour le monde des humains. À ses côtés, nous découvrons un monde plein de potentiel, qui apprend à se développer. C’est surtout un récit sur la figure de la virilité.
Drome, ou comment être un homme aujourd’hui
Cela veut dire quoi, être viril ? Être un homme, un vrai ? Ici, Jesse Lonergan développe en miroir deux personnages masculins. Les deux sont capables de violence. Les deux incarnent la force physique et le pouvoir, mais pas de la même façon. Il n’est pas surprenant de les retrouver antagonistes.
Le premier présenté, sans nom, est le premier être vivant apparu. Il s’élève dans un acte criminel, à la façon d’un Caïn, en tuant son semblable, second-né. Dès sa naissance, cet être veut le pouvoir, veut assurer sa seule domination. C’est un prédateur. Lonergan illustre fort bien cela sans aucun mot, en illustrant en fil rouge sa relation aux femmes, des trophées à obtenir et à souiller.
En face, nous avons « Rouge ». Il a l’apparence de la bestialité. Cette bestialité qui nous effraie, nous, gens civilisés. Non pas qu’il soit mauvais, il est à l’état de Nature. Proche des animaux, de l’écosystème, il est une énergie brute, qui va se structurer au contact de « Bleu ». Le premier personnage affiche le vernis de la civilisation, « Rouge » est un monstre. Et pourtant, le véritable monstre se cache derrière celui qui se conforme aux codes sociaux.
Jesse Lonergan nous invite à mieux considérer cette part d’animalité que nous avons tous en nous. Il écrit ses héros dans une approche rousseauiste, avec la valorisation d’un humain animal à l’état de Nature, mais fondamentalement innocent. Selon lui, l’humain est complexe, dual, mais peut faire le choix de qui il est, dans un esprit de synthèse entre ce que nous étions, et ce que nous pouvons devenir.
Bon, et donc, CONCRÈTEMENT, Drome, c’est de la baston, de la course poursuite, des dieux à vaincre et des entités élémentaires qui crament le monde. Oui, tout ça pour ça… Mais ce n’est vraiment pas parce qu’il parle peu, que cet album n’aurait rien à dire.
Drome, Lonergan et la construction séquentielle
Profond, Drome l’est. Mais il est aussi une leçon technique de bande dessinée. Artiste talentueux, Jesse Lonergan présente cette leçon avec la juste dose d’aventure qui fait l’Histoire du médium Bande Dessinée et permet d’entraîner lectrices et lecteurs.
Cette leçon se traduit par des découpages de pages très éloignés des traditionnels gaufriers européens et même de toutes structures traditionnelles américaines ou japonaises.
À quoi sert une case, en bande dessinée ?
Notamment, à traduire le temps qui passe. Une case, c’est une unité de temps. Une petite case, sans dialogue, traduira un bref instant. Une case pleine page, un temps long, contemplatif. Les bons auteurs de bande dessinée utilisent les cases, leur format, pour guider le temps de lecture de celui ou celle qui lit le livre.
Jesse Lonergan, lui, est un adepte de la multiplicité des cases. Une même vignette peut être découpée en dix, ou douze cases. Dans quel but ? Suspendre le temps qui passe. Certes, les petites cases sont souvent utilisées pour montrer le temps court. Mais en les accumulant, en accumulant les gouttières, Lonergan vient au contraire étendre la durée de sa vignette.
Autre artifice, en découpant une même vignette en trois cases, il vient suggérer le passage du temps en montrant un objet à son état initial, en développement puis final. L’illusion de l’évolution est implantée.
La BD, c’est du temps qui passe, mais aussi du mouvement
Mais ce n’est pas la seule performance narrative proposée par l’artiste. Sa spécialité, c’est d’utiliser la composition des pages pour guider l’œil du lecteur et cette fois-ci, générer du mouvement. Ses traits de mouvement, blancs entourés de noir, ressemblent comme deux gouttes d’eau à des gouttières, qui viennent couper les cases, mais surtout diriger la lecture. La ligne de déplacement d’une lance, la lanière d’un fouet divin, deviennent des rails qui entraînent le lecteur dans la bonne direction, au milieu du foisonnement des cases.
Car Jesse Lonergan, tout expérimentateur qu’il soit, n’oublie jamais l’essentiel : on fait de la bande dessinée pour être lu par d’autres. La BD n’est pas un acte masturbatoire, c’est un partage. C’est un exercice solitaire, mais adressé aux autres. Et donc, si Lonergan sème le bazar dans ses découpages, semble noyer le lecteur sous la masse des informations graphiques, il n’oublie JAMAIS, de lui faciliter le travail en guidant son œil.
Intello oui, hermétique, jamais !
Quelque chose de Kandinsky dans Drome ?
Le travail de mise en couleur est bien souvent le parent pauvre de la critique BD. Quand ce n’est pas l’industrie elle-même qui méprise les coloristes en en faisant des exécutants techniques au même titre que les graphistes, et non pas des auteurs de l’album. Pourtant, Drome s’appuie grandement sur cet outil narratif.
Drome se constitue de cinq chapitres. Les deux derniers se nomment « esprit » et « forme ». Mais les trois premiers, eux, se nomment « bleu », « rouge » et « jaune ». Les deux premiers sont en lien avec les deux personnages principaux, nous n’avons pas spécifiquement évoqué le troisième et son personnage. Ce sont bien tous des acteurs du récit, les deux derniers faisant référence aux deux divinités créatrices de ce monde. Et donc, les trois personnages portent bien les couleurs énoncées. Nous avons ici les trois couleurs primaires, nécessaires à la création de toutes les autres. Mais c’est sans doute trop simple et on peut s’interroger (nous le ferons auprès de l’auteur) quant à un sens caché à ce parti pris.
Kandinsky, art et spiritualité
Les amateurs d’Art connaissent sans doute Vassily Kandinsky. Considéré comme le père de l’art abstrait, cet artiste russe a produit plusieurs livres manifestes. Un, doit nous interpeller plus particulièrement : Du spirituel dans l’art. Publié à Munich en 1911, ce livre explique comment l’art doit éveiller la vie intérieure et spirituelle.
« Et quiconque approfondit les trésors intérieurs cachés de son art est à envier, car il contribue à élever la pyramide spirituelle. » (traduction Nicole Debrand, collection Folio Essais 72, Gallimard, 1989)
Considérant que les formes et les couleurs sont des leviers d’action, il stipule que le bleu serait « profond et spirituel », le jaune « éclatant et terrestre », le rouge « vibrant et puissant ». Trois interprétations qui conviennent fort bien aux personnages en question. Et dans une bande dessinée tissant un mythe de la création, invoquer de telles forces fondamentales pour guider le récit, ne serait pas infondé.
Quelques mots sur le trait
Il y avait beaucoup de choses à dire de Drome. Alors consacrons tout de même quelques mots sur le trait. Hedra, publié en 2020, était solide, mais manquait quelque peu d’assurance. Arca, publié en 2023, exprimait déjà plus de maîtrise. Avec Drome, Jesse Lonergan semble pleinement épanoui dans son dessin. Il conserve la nervosité de l’encrage, qui apporte de l’intensité visuelle. Mais les formes sont plus affirmées, mieux contrôlées. Les hachures offrent la juste profondeur permettant de structurer les espaces. C’est peu à dire, mais il y a une fausse simplicité rassurante dans ce dessin.
Drome, lecture essentielle 2025
Le catalogue de 404 Graphic contient de pures pépites du 9e Art. L’année passée, Au-dedans, de Will McPhail, avait déjà été un des grands albums publiés, si ce n’est déjà le meilleur. Nicolas Beaujouan démontre à nouveau son intelligence éditoriale en ayant mis la main sur une œuvre profonde, sensible et réjouissante. Drome est ce que l’on attend de mieux de la bande dessinée, dans toute sa richesse potentielle. Rien de moins.
- Drome
- Auteur : Jesse Lonergan
- Traducteur : Virgile Iscan
- Éditeur Canada : Drawn & Quaterly
- Éditeur France : 404 Graphic
- Date de publication France : 18 septembre 2025
- Nombre de pages : 326
- Prix : 29.90€
- ISBN : 9791032409572
Résumé de l’éditeur : Au commencement, il n’y avait rien.
Puis vint la vie, et le cycle de la violence s’amorça. Alors, depuis les profondeurs de l’océan, une puissante demi-déesse émergea pour enseigner un langage de paix.
La civilisation pris racine et les champions de l’ordre régnèrent.
Mais le chaos des origines avait son propre champion….
