Elle s’appelait Tomoji

Après l’excellent album Les gardiens du Louvre publié le mois dernier par Futuropolis, Jirô Taniguchi propose sa vision du Japon du début du 20e siècle dans son nouveau roman graphique contemplatif Elle s’appelait Tomoji, une fresque romanesque sur la vie d’une jeune femme de sa naissance à son mariage, édité par Rue de Sèvres.

PHOTOGRAPHIE

Japon, préfecture de Yamanashi, 1925. Dans le village de Hemi, sur le flanc de la montagne Yatsugatake, Tomoji, 13 ans, vit dans un famille aimante. Tous les jours, elle met une heure pour se rendre à l’école.
Sur le chemin du retour, elle flâne et ne remarque pas Itô Fumiaki, petit-fils de la sœur de sa grand-mère. Ce dernier se rend d’ailleurs chez elle pour prendre en photo la mamie et sa petite-fille. Pourtant la jeune adolescente n’arrivera jamais et le photographe ne prendra que le cliché de la grand-mère seule. Quelques années plus tard, les deux jeunes se retrouveront et se marieront…

UN TRÈS BEAU PORTRAIT DE FEMME

A travers Elle s’appelait Tomoji, Jirô Taniguchi livre un formidable portrait de femme de sa naissance à son mariage. Cette vie d’une grande simplicité et modeste est magnifiquement mis en scène dans un récit apaisant et très doux, dans un rythme lent pour bien sentir l’histoire, la laisser s’installer, au même rythme que la vie de la famille.
Une femme découvrant la vie avec ses joies et ses peines mais aussi l’amour et le début des sentiments. C’est aussi la première fois que Taniguchi met en scène une héroïne féminine. Il le souligne dans un entretien avec Thomas Hantson : « Le cas de Tomoji est assez différent : on s’attache au parcours d’un personnage central qui est d’abord une enfant et qui devient progressivement une adulte. On la voit peu à peu construire son identité, ses expressions, puis les préserver et les renforcer au fil des années alors que son corps évolue et se transforme… Je ne m’étais jamais attaqué à cette forme de représentation du temps, et j’ai découvert que c’était assez difficile. Même la mise en scène du récit s’est avérée complexe : faire bouger Tomoji de façon convaincante dans le contexte de son époque, avec ses objets, ses outils, son style de vie, son environnement familial… ».

UNE LIBRE ADAPTATION DE LA VIE DE TOMOJI UCHIDA

Tomoji Uchida a fait édifier un temple bouddhiste dans la région de Tokyo que le mangaka et sa femme fréquentent régulièrement. Il n’en fera d’ailleurs mention qu’à la dernier page de l’album, se concentrant sur l’adaptation libre de la vie de la jeune femme.

UNE BELLE FRESQUE DE LA RURALITÉ AU JAPON

C’est aussi la première fois que le maître mangaka traite de la ruralité, lui qui est un habitué des histoires citadines. Cette admirable fresque du Japon du 20e siècle nous permet de découvrir les campagnes japonaises, contrées les plus éloignées des villes. L’histoire se déroule pendant les ères Meiji (1868-1912), Taishô (1912-1926) et Shôwa (1926-1989). Un Japon très ancré dans les traditions, comme celle concernant les mariages arrangés (ici entre Tomoji et Fumiaki).
Une période où l’éducation des filles était limité à l’école primaire. Mais grâce à son frère qui renonce à ses études, Tomoji s’émancipe et intègre une école de couture de kimonos.

DES THÉMATIQUES UNIVERSELLES

Aidé d’une scénariste Miwako Ogihara, Taniguchi aborde des thématiques très universelles tel que la mort (les parents de Tomoji décèdent alors qu’elle est jeune), les relations inter-générationnelles (sa grand-mère qui vit avec eux) mais aussi la transmission des savoirs et des compétences (le magasin familial, lieu de sociabilisation du village qui fonctionne grâce à Tomoji, son frère et sa grand-mère après le décès des parents).

UN CONTE ROMANESQUE

Très différent de ses albums précédents (Le gourmet solitaire, L’homme qui marche chez Casterman ou encore Les gardiens du Louvre chez Futuropolis) qui mettaient en scène les méditations des personnages principaux à travers des marches sans but ; Elle s’appelait Tomoji propose un conte romanesque et avant tout une très belle histoire d’amour.

UN TRAIT D’UNE GRANDE DOUCEUR

De nouveau, l’auteur de Quartier lointain (Casterman) nous envoûte à travers des planches d’une grande douceur et d’une grande sensibilité. Ces instants délicats sont sublimés par quelques pages en couleur au début des chapitres. Les décors naturels des montagnes sont sublimes.

Article posté le mercredi 21 janvier 2015 par Damien Canteau

Elle s'appelait Tomoji de Taniguchi dans le top 10 décrypté par Comixtrip, le site BD de référence
  • Elle s’appelait Tomoji
  • Dessinateur: Jirô Taniguchi
  • Scénaristes : Jirô Taniguchi et Miwako Ogihara
  • Editeur : Rue de Sèvres
  • Prix : 17€
  • Sortie : 21 janvier 2015

Résumé de l’éditeur : Taniguchi met ici en scène la rencontre entre deux adolescents dans le Japon de l’entre-deux guerres (1925-1932). Tomoji vit dans la campagne japonaise au nord du mont Fuji tandis que Fumiaki fait ses premiers pas de photographe à Tokyo. L’auteur nous fait découvrir avec sa sensibilité habituelle ce qui va unir ces personnages. Une histoire inspirée de personnages réels qui fonderont par la suite une branche dérivée du bouddhisme.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

En savoir