Fun Girl, Sexe Machine : Beau geste

Plume azimutée de la BD féministe, Elizabeth Pich revient avec Sexe Machine, nouvelle aventure de Fun Girl, sa tourbillonnante héroïne. Un beau geste éditorial qui s’il fait encore une fois rimer con avec bon, le fait aussi avec frustration.

PETIT POIS

En 2021, Elizabeth Pich secoue la sphère de la BD queer. Habituée à partager son travail avec Jonathan Kunz au sein de leur drolatique association War and Peas, l’autrice fait débarquer en grand pompe une nouvelle héroïne délurée.

Sobrement intitulé Fun Girl, l’épais volume traduit aux éditions Les Requins Marteaux, incarne autant la peinture d’une société écrasée sous le poids de ses propres contradictions qu’un hommage avoué au monde de la bande dessinée.

A l’instar de la série Friends, citée dans le livre, on y suit les vicissitudes de trois colocataires : Becky, étudiante en médecine qui cherche à s’accomplir en tant que femme nouvelle. Son mec, Peter, amant hyper-sensible amoureux des fleurs et encore peu dégourdi dans la pratique du cunnilingus (mais il y travaille). Enfin en leadeuse malgré elle de ce monde roudoufou, Fun Girl.

GENERATION

Derrière cet ensemble de chroniques bien relevées (mention spéciale au génial épisode du flic au concombre, son érection et la super-glue), on y découvre un personnage aussi antipathique qu’attachant, bisexuelle avouée, geek, tire-au-flanc, égoïste et sans gêne.

A tous les défauts du monde, Fun Girl répond par un gros doigt à la bien-pensance. Aussi libertaire que libertine, elle dessine sa trajectoire de femme moderne épaulée par un humour trash et noir. En creux le portrait d’une génération qui camoufle sa tristesse et ses incertitudes sans limite, derrière d’incomparables maladresses et des rires salvateurs.

SUPER-ZEROïNE

Dans la foulée, Fun Girl revient en 2022 dans Vulva Viking, premier spin-off officiel de la «franchise», bafouille de 45 pages à peine, toujours aux Requins Marteaux.

Elle s’y raconte en tant que vendeuse de hot-dog ratée qui se découvre dotée d’un super pouvoir. Sexe agité et crise existentielle la voit enfin s’incarner comme la viking à vulve musclée du titre. Une aventure aussi drôle que bien menée qui aurait facilement pu trouver sa place au sein du volume sorti en 2021.

Mais ce format, emprunté à l’esprit des comics, vient surtout nous dire que pour retrouver notre Olive Oyl friponne, il faudra désormais compter sur ces histoires en forme de claque sur les fesses. Et ce n’est pas Sexe machine, sa nouvelle virée, qui nous prouve le contraire.

METRO BOURREAU DODO

Becky partie poursuivre ses études ailleurs, Peter et Fun Girl se retrouvent avec une chambre vide. Fun Girl n’a pas le temps de poster une annonce pour la sous-louer que déjà une nouvelle venue frappe à leur porte et que de nouvelles tentations se dessinent…

Le dessin de Pich marie cette fois cul libre (avec une pointe de bondage) et nouvelles technologies. Il nous montre à quel point l’autrice aime s’amuser de la finesse de son trait, de ses petites touches disséminées ici et là et qui mettent parfois mal à l’aise en jouant sur l’approche de nos désirs les plus profonds et l‘appréhension de les voir mis à l’œuvre.

Une fois, elle dessine un monde humide, sexuel, transpirant, fort et veiné. Une fois, des lacets de poils (à gratter) ou des câbles effrontés animés comme des serpents vicieux. Le ton, toujours aussi bondissant, fait parfois penser au travail d’Émilie Gleason, elle aussi une autrice virevoltante.

Vimala Pons et Elizabeth Pich lors de la présentation de Sexe Machine à L’olympic Café à Paris

APPRENDS LA FRUSTRATION

Le mais, (puisqu’il y en a un), vient de surtout de la durée. Comme un enfant à qui on pique un bonbon le jour d’un anniversaire, Pich a décidé de nous apprendre la frustration en nous retirant sa friandise au bout de 35 pages à peine.

Une fois la pilule avalée, sujet et objet marchent main dans la main pour nous rappeler que croire en la machine et ses vertus, ses connexions, sa rapidité, sa dématérialisation est finalement loin d’être aussi sain que de pouvoir tenir ce papier de nos mains, frotter son grain, sentir son odeur, tourner ses pages. Le regarder, le conserver et pourquoi pas le partager.

Fun Girl Sexe machine devient ainsi un geste éditorial (sorti cette fois chez Super Loto Éditions dont on salue la qualité du boulot), qui nous somme de prendre le temps de vivre sans omettre de réaliser nos fantasmes les plus purs.

Une fois refermé, si l’envie de remettre un jeton dans le futur de Fun Girl se fait avec toujours autant de plaisir, on ne serait pas contre le fait que le voyage ne s’arrête pas en si bon chemin. En l’état, le grand huit affolant du départ à gentiment tendance à ressembler de plus en plus à un mini bateau pirate.

Article posté le dimanche 01 juin 2025 par Simon Lec'hvien

Fun Girl Sex Machine de Elisabeth Peich (Super Loto Editions)
  • Fun Girl Sexe Machine
  • Autrice: Elizabeth Pich
  • Traduction: Benjamin Garcia
  • Éditeur : Super Loto Editions
  • Prix : 12 €
  • Parution : 18 avril 2025
  • Pagination : 40 pages
  • ISBN : 979-10-94442-49-4

Résumé de l’éditeur : Tandis que Fungirl se chamaille comme toujours à la maison avec Peter, l’amoureux de sa colocataire Becky (et ex petite amie), on sonne à la porte : une jeune fille vient pour sous-louer la chambre de Becky pendant son absence. Personnalité qui n‘a pas froid aux yeux, la belle et pas si innocente jeune femme tente (avec succès) de séduire Fungirl, et essaie de corrompre le bel esprit bien-pensant de Peter. Jusqu’à que ce que la ficelle soit trop grosse, et qu’elle dépasse largement la ligne rose…

À propos de l'auteur de cet article

Simon Lec'hvien

Journaliste freelance fouetté par le cinéma, la musique et la bande dessinée, Simon Lec’hvien a collaboré à différents fanzines et écrit régulièrement pour Geek Le Mag, Gonzaï et le site ComixTrip. Né en 1986, il vit et travaille sur Paris et sa région.

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