Garçon Chenille : la métaphore ose

Métaphore filée d’une relation dysfonctionnelle entre un grand-père et son petit-fils, Garçon Chenille camoufle derrière son vernis romantique, noir et merveilleux, un génial récit initiatique à la croisée des genres et frôle le chef d’oeuvre.

MOLLUSQUE

Victor ne va pas très bien : « en apparence je suis un garçon tranquille (…) mais à l’intérieur, tout n’est que confusion et chaos, angoisses et méfiances. » Pour contrer de fortes crises de paranoïa, crises qui font sortir des tentacules par tous ses orifices, il est obligé de porter un masque hybride.

Rejeté par sa famille, il est envoyé chez son grand-père, « le pauvre homme se fait vieux, il a besoin que quelqu’un s’occupe de lui. » Le pas de la porte passée, il découvre un homme antipathique et menaçant, coiffé comme un méchant dans un manga d’horreur. En voulant lui échapper, il bascule dans une autre dimension : l’ultra-monde.

DRACULA YE-YE

Vous venez de lire les trente premières pages. La suite, qu’on ne saurait déflorer, se construit de manière aussi sombre que riche, aussi inventive que personnelle. Mancini l’avoue dans la postface du présent ouvrage : Garçon Chenille est la métaphore de l’union dysfonctionnelle qu’il a entretenu avec son grand-père, un grand-père « magique et magnétique, mais qui nourrissait une grande rancœur et portait un regard amer sur la vie. »

Cet aïeul, ancien comédien réputé, Mancini le rencontre souvent vêtu d’une longue cape noire en train de déclamer de la poésie, sorte de Dracula pop. « Je pensais que c’était normal. Alors, quand j’allais chez mes amis, je leur demandais où étaient leurs grands-pères avec leurs capes. » Une destinée étonnante, égrainée dans cette poignante postface, qui révèle en creux les blessures ouvertes par la vie et les moyens usés par tout un chacun de lui demander réparation.

Chez Mancini, il s’agit de s’immerger dans un monde en hybridation perpétuelle ou le bestiaire foisonnant, magique et réconfortant de notre enfance affronte la rigueur exigeante de nos vies d’adultes et se construit en tant que tel. Cet imaginaire, autant nourrit par le merveilleux que le romantisme le plus noir, fait de sa supposée approche morne et mélancolique, la libre expression d’un monde bien vivant qui questionne alors la filiation : que faire de l’encombrant bagage laissé par nos ancêtres ?

POP NOIRE

Bédéaste Argentin, Pedro Mancini est assez peu connu sous nos latitudes. De sa bibliographie (qui semble riche d’autres propositions fortes), seuls Alien Triste, sorti en 2016, à l’instar de Garçon Chenille aux éditions Insula et Derrière le bruit, l’enfance de William Burroughs chez Bang!, ont eu le droit à des parutions francophones. De ces deux titres, émerge une volonté manifeste de tenter de comprendre le monde par le prisme de l’étrange.

Garçon Chenille double sa tordante vision du monde d’un très engageant récit initiatique du passage de l’adolescence à l’âge adulte. La métaphore ose, double sa fécondité d’un humanisme à tous crins et Mancini réussit ce qui fait tout œuvre importante dans le genre : tendre ses ramifications à l’universel.

La chenille devient ainsi papillon dans un fougueux croisement des genres, évoluant constamment entre moments dérangeants et éclairs de vies, aliénations et fantasmagories, étrangetés et psychédélies, pop et noir.

PARAVENT

Moebius déambule dans le théâtre végétalisé de Thomas Ott, Léonora Carrington en scaphandre à casque, explore le grand bain surréaliste (sublimes carpes et méduses volantes à l’appui), Lewis Carroll et Charles Burns à la pompe. Réinventé, le récit de super-héros y fait même une brève mais ingénieuse apparition.

Véritable carburant torturé de ce conte à deux visages, le trait de Mancini nourrit un noir et blanc précis, pointu, substantiel, constellé d’expressions tour à tour inquiètement drôles et drôlement inquiétantes.

Quand les épreuves se terminent, que l’accomplissement révèle enfin son doux secret, Garçon Chenille titille avec brio le petit être qui sommeille en chacun de nous (qu’il soit triste ou non), laissant affleurer celles qui nous font et nous feront encore : nos émotions.

Article posté le jeudi 30 avril 2026 par Simon Lec'hvien

  • Garçon Chenille
  • Auteur: Pedro Mancini
  • Éditeur : Insula
  • Prix : 22€
  • Parution : Avril 2026
  • Pagination : 176 pages
  • ISBN : 978-2-9546056-8-5

Résumé de l’éditeur : Détournant les codes de la fantasy et des comics de super-héros, l’auteur d’Alien Triste et du Jardin Incroyable, ainsi que de Derrière le bruit, l’’enfance de William Burroughs (éd. Bang!) nous plonge dans un monde parallèle onirique, peuplé de personnages zoomorphes et chimériques.

À propos de l'auteur de cet article

Simon Lec'hvien

Journaliste freelance fouetté par le cinéma, la musique et la bande dessinée, Simon Lec’hvien a collaboré à différents fanzines et écrit régulièrement pour Geek Le Mag, Gonzaï et le site ComixTrip. Né en 1986, il vit et travaille sur Paris et sa région.

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