Un voyage dans le temps, un corps possédé, un agent de la CIA, un autre du KGB, quelques nazis, une bombe atomique et même une sorcière verte. Tels sont les ingrédients que Franck Biancarelli et Lewis Trondheim manient avec talent dans Green Witch Village.
A Green Witch in Greenwich.
Comment s’étaient-elles rencontrées ? Par hasard, au moment même où elle avait ouvert les yeux en 1959. Comment s’appelaient-elles ? Elle, on l’appelait Tabatha Sands, mais elle était convaincue que ce n’était pas son nom. Et les deux autres, ses colocataires, Érika et Gwen. D’où venaient-elles ? Elle, de 2025 ; elle en était certaine. Quant à ses deux nouvelles amies, elles venaient bel et bien de 1959.
Où allaient-elles ? Elle l’ignorait. Que disaient-elles ? Elle ne disait rien ; mais Érika disait qu’il fallait se dépêcher d’aller travailler pour pouvoir payer le loyer. Alors, elle l’accompagna à un casting. Et grand bien lui prit, car c’était la première étape d’une étrange aventure mettant en scène de bien étranges personnages.
Un thriller fantastique.
Il faut peu de temps à Lewis Trondheim (Patty télépathe) et Franck Biancarelli (Grand Est) pour faire comprendre au lecteur de Green Witch Village qu’il est face à une aventure paranormale. En effet, dès la deuxième page, l’énigmatique héroïne affirme que son esprit vient de voyager dans le temps pour se retrouver dans un corps qui n’est pas le sien. Ainsi, en jouant sur les traditionnels paradoxes temporels et autres anticipations du futur, il y avait déjà beaucoup à raconter. Et pourtant, le duo est loin de s’en contenter.
Un fantastique thriller aux allure d’époque.
En effet, en nous entrainant en Amérique en pleine guerre froide, ils reprennent les attendus de tout bon thriller de cette époque. Ainsi, dans un style graphique qui s’inspire avec beaucoup de cohérence de l’âge d’or des comics, on croise des espions de la CIA et du KGB, bien déterminés à contrecarrer les plans de la puissance adverse. Mais ce n’est pas tout, car au détour d’une page, on pourra même rencontrer quelques nostalgiques du IIIᵉ Reich et même ressentir la menace d’une bombe atomique qu’on croyait perdue.
Le vrai peut quelques fois n’être pas vraisemblable…
Soulignons d’ailleurs que cette perte, si incroyable qu’aucun scénariste n’aurait osé y penser, repose sur un fait historique. En effet, en février 58, après la collision entre un bombardier et un avion de chasse, les Américains ont réellement « égaré » une bombe H au large de Tybee Island. Un peu comme si l’Histoire se rendait coupable d’un plagiat par anticipation. On se dit alors que le scénario est extrêmement fourni. Peut-être même trop… Eh bien non. Car en réalité, c’est non seulement volontaire, mais c’est surtout inhérent au concept de l’œuvre.
Écrire sous la contrainte : à la recherche de l’anoubapisme.
En effet, derrière cet excès, ces associations de contraires, ces clins d’œil à ce que la réalité a de plus irréel, ces figures imposées, il faut voir la patte de l’OuBaPo, dont Lewis Trondheim est un des fondateurs. Ainsi, en plus de son histoire, Green Witch Village est indéniablement le fruit d’un travail sur des œuvres passées pour y retrouver les traces de l’utilisation de structures, de formes ou de contraintes. Et ce, sans jamais se prendre au sérieux ; d’où l’humour omniprésent dans l’œuvre. Alors bien entendu, la simple perception de tous ces éléments demande un effort. Et c’est pour cette raison qu’en fin d’ouvroir, Trondheim et Biancarelli, qui se prête lui aussi au jeu, dévoilent la clé de la contrainte graphique qui régit cet hommage aux comics des années 50.


N’en dévoilons pas plus et laissons les curieux lecteurs découvrir si l’esprit qui possède Tabatha Sands, notre sorcière bien-aimée, retrouvera 2025. En tous cas, ce qui est certain, c’est qu’avec Green Witch Village, on se rend compte que l’esprit des grands Oulipiens, lui, est toujours parmi nous.
- Green Witch Village
- Scénariste : Lewis Trondheim
- Dessinatrice : Franck Biancarelli
- Éditeur : Le Lombard
- Date de publication : 26 septembre 2025
- Nombre de pages : 104
- ISBN :9782808209885
- Prix : 21,95 €
Résumé éditeur : New York, 1959. Tabatha s’apprête à vivre une nouvelle journée de jeune citadine, entre ses deux colocataires et ses recherches d’emploi. Sauf que Tabatha n’est plus Tabatha. Son corps est à présent possédé par l’esprit d’une femme de 2025… Qui se demande bien comment elle a pu atterrir là. Mais pas le temps de reprendre ses esprits, il va falloir survivre à cette époque étrange, et à son sexisme permanent. Et puis il y a cette histoire de terroristes nazis et de bombe atomique qui menace de détruire la ville…
À propos de l'auteur de cet article
Victor Benelbaz
Tombé dans la marmite de la bande dessinée depuis tout petit, Victor est un vrai amateur éclairé. Comics ou récits jeunesse sont les deux genres préférés de ce professeur de français.
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