It’s lonely at the Centre of the Earth

Après Dans les yeux de Billie Scott et Rain, Zoe Thorogood dévoile sa vie dans It’s lonely at the Centre of the Earth, une autobio-graphie forte et poignante aux éditions Hi Comics. Une plongée dans une vraie crise existentielle, entre dépression et choix de carrière.

“Pourquoi tu n’arrives pas à être heureuse ?”

Depuis que son petit ami l’a quittée, Zoe est entrée dans une grande dépression. Entre ses envies suicidaires, elle tente tout de même de travailler. Elle est autrice de bandes dessinées. Zoe, c’est Zoe Thorogood, dont nous avons pu lire les albums en France : Dans les yeux de Billie Scott et Rain.

Nous sommes en juillet 2021 et la dessinatrice tente de se dire que tout va bien dans le meilleur des mondes. Pourtant, rien ne va. Elle doute de tout. Zoe doute de sa vie et de son parcours professionnel. Elle ne sait même plus comment débuter l’album sur lequel elle travaille.

Rain comme écrin

Zoe alterne les bons et les mauvais moments dans sa journée. Ces derniers sont d’ailleurs plus nombreux que les premiers. Elle s’en rend compte. Mais, elle ne peut pas les surmonter.

“Ma maladie n’est pas contagieuse, mais c’est parfois l’impression que ça donne. Est-ce que ce sont les gens qui s’éloignent de moi, ou bien moi qui les repousse par peur d’abandon ? Je n’en sais rien. Ce qui est sûr, c’est que de nouer de véritables relations me paraît impossible, à ce stade. J’espère qu’un jour, je cesserai d’être aussi lâche. Je ne suis pas ma dépression. Mais par moments, ça me rassure de croire qu’elle me définit toute entière.”

Heureusement, Zoe peut se réfugier dans le dessin de Rain. C’est plus facile pour elle parce que ce sont les mots de David M. Booher. Pas les siens. Cela lui permet de considérer Rain comme un écrin, un cocon où ses émotions négatives sont éloignées.

De l’Angleterre aux States

En plus des planches de Rain, Zoe a un autre but. Son éditeur l’invite à une convention Comics aux Etats-Unis. Les States, elle en rêve. Elle n’y est jamais allée.

Alors s’égrène les jours. Elle y pense parce qu’elle sait que cela va être un très joli moment. Mais, elle angoisse également. Elle ne sait pas ce qui l’attend et comment elle réagira si son dépression prend le pas.

It’s lonely at the Centre of the Earth : Zoe Thorogood à son zénith ?

Lorsque j’ai refermé Dans les yeux de Billie Scott après sa lecture, je me suis dit : “cette autrice est à suivre de près”. Son élan, son propos, l’urgence ressentie à la lecture, sa narration et son dessin, tout y était formidable !

Nous, lecteurs, avions en face de nous, une autrice en devenir avec d’énormes qualités graphiques et narratives. Ces jolies impressions se sont confirmées à la lecture de Rain. Si ce n’étaient pas ses mots, je ressentais encore plus de force dans son dessin que dans sa première publication. Et c’en était encore plus impressionnant.

En fermant It’s lonely at the Centre of the Earth, je me suis de nouveau dit la même chose : “cette autrice est forte!” Cet album semble être son zénith. Quelle claque ! Quelle énergie déployée ! (En espérant que ce ne soit pas son summum, sinon ce sera délicat pour elle, pour la suite de sa carrière).

It’s lonely at the Centre of the Earth : sans fard pour toucher juste

Comme elle l’explique dans l’album, Zoe Thorogood n’a jamais lu d’album sur la dépression qui mettait des mots sur ses démons. Même si les auteurices en publiaient de plus en plus, aucune bande dessinée ne se rapprochait de son vécu. Quoi de mieux que de faire cela soit même.

Alors, l’autrice née en 1998 à Bradford en Angleterre ne se cache pas. Dans son récit, elle se dévoile, y compris dans ses phases délicates. Cette franchise et cette justesse émeuvent. Parce qu’il en faut du recul pour mettre à nue cette dépression.

It’s lonely at the Centre of the Earth : du méta et de la dépression

Mais là où Zoe Thorogood est forte, c’est que son propos prend une forme d’intelligence rare. Alors que It’s lonely at the Centre of the Earth ne devait pas être publié en album, ce sont des lecteurs qui l’ont poussé à le faire. Par quelques planches sur son blog, ils se reconnaissent en elle.

Pour aborder sa vie, son autobiographie navigue entre différents moments de son passé. Plus fort encore, elle se met en scène en train de réaliser Rain ou Billie Scott. Cette mise en abîme, sorte de méta, donne une couleur et un ton uniques à cet album.

Pour appuyer son propos, son visage change. Lorsqu’elle semble aller bien, elle arbore sa longue chevelure et des traits semi-réalistes. Tandis que lorsqu’elle est au bord du gouffre, sa figure n’est faite que d’une simple rond, un nez, des oreilles mais pas de cheveux. Quant aux personnages autour d’elle, ce sont des animaux. L’anthropomorphisme lui permet une distance vis-à-vis d’eux mais aussi de leurs discours.

Enfin, Zoe est souvent accompagnée par un Kaonashi monstrueux. Ce No Face est un personnage important du Voyage de Chihiro d’Hayao Miyazaki. Comme dans le film d’animation, il mange beaucoup (pas des êtres humains néanmoins). Serait-il la conscience de Zoe ? Il est là pour la secouer, pour lui dire certaines vérités.

It’s lonely at the Centre of the Earth est un grand album, réalisé par une grande autrice. Un album sur la dépression traité d’une manière magistrale. Une belle surprise de ce début 2024 !

Article posté le lundi 05 février 2024 par Damien Canteau

It's lonely at the Centre of the Earth de Zoe Thorogood (éditions Hi Comics)
  • It’s lonely at the Centre of the Earth
  • Autrice : Zoe Thorogood
  • Traducteur : Maxime Le Dain
  • Editeur : Hi Comics
  • Prix : 27,95 €
  • Sortie : 17 janvier 2024
  • Pagination : 208 pages
  • ISBN : 9782378871147

Résumé de l’éditeur : Nominée pour l’Eisner Award de la meilleure autobiographie Nominée pour l’Eisner Award du meilleur auteurDans une exploration artistique autobiographique, Zoe Thorogood dépeint six mois de son quotidien qui sombre au fil des jours dans une profonde mélancolie. Elle offre un regard intime et métanarratif sur son existence, celle d’une artiste dont la création est la raison de vivre, révélant sa lutte pour la santé mentale – à travers les hauts et les bas de l’anxiété, de la dépression et du syndrome de l’imposteur – alors qu’elle se forge une carrière prometteuse dans l’art séquentiel. « Ce livre frappe et secoue aussi fort que si un poing traversait la page. » Publishers Weekly « Zoe Thorogood s’intéresse aux sensations et à la façon dont elles sont vécues d’une manière qui ne ressemble à aucune autre. » AIPT « Sûrement le meilleur roman graphique de l’année. » The Beat « Tout simplement un chef d’oeuvre de bande dessinée. » Broken Frontier

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une trentaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) et co-responsable du prix Jeunesse de cette structure. Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip. Damien modère des rencontres avec des autrices et auteurs BD et donne des cours dans le Master BD et participe au projet Prism-BD.

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