Après avoir produit en quatre années cinq tomes remarquables pour sa série La Venin, Laurent Astier revient pour un récit qui ne laissera personne indifférent. La Force de Vivre est une histoire autobiographique, certes, mais elle est surtout une ode vibrante à l’Amitié – avec un grand A. Une de celles qui nous forgent, qui nous transforment, qui nous révèlent et qui nous donnent autant de bonheur quand on la rencontre que de déchirement quand on la perd. Mais pour Laurent Astier elle restera à jamais en lui. Cette amitié a un nom. Elle s’appelle Cyril.
SON ABSENCE, SA PRÉSENCE
La première page, les premiers mots, les premières cases qui apparaissent et s’envolent. Un seul visage. Celui de Cyril habillé d’un éclatant sourire. On le sait d’emblée : son pote, son copain, son ami, son frère n’est plus. Du moins physiquement. Mais Laurent vit avec cette absence et cette douleur que n’importe quel souvenir peut raviver. Comme à l’écoute de ce titre emblématique des Pink Floyd, Wish you were here. Oui, il aurait tant aimé qu’il soit là. Alors, même s’il faut vivre avec ses blessures, Laurent a besoin d’ouvrir cette plaie pour replonger dans son passé et retrouver son ami.
UN NOUVEAU DÉPART, UNE NOUVELLE AMITIÉ
On retrouve ainsi Laurent au milieu des années quatre-vingt-dix. Fraîchement diplômé des arts appliqués dans un établissement de la Creuse, il décide avec Alex & Bo, deux copains de la même promo, de faire un bout de chemin ensemble en créant un studio graphique. Le jeune homme de vingt ans a toute l’apparence d’une personne plutôt réservée mais avec le besoin de s’émanciper et quitter définitivement le cocon familial. Alors, commencer sa vie d’adulte entre amis est une manière rassurante d’amorcer l’indépendance.
C’est ainsi que le jeune trio se retrouve à Déols dans leur premier appartement. Les cartons de déménagement à peine déchargés, quelqu’un frappe à la porte. Laurent va ouvrir au voisin de palier qui vient se présenter. Un physique athlétique, un sourire jusqu’aux oreilles, une poignée de main énergique : c’est la première rencontre avec Cyril.

LA FUSION PUIS L’ÉLOIGNEMENT
Et presque instantanément se dessine sous nos yeux une connexion entre les deux hommes aux physiques et caractères si différents. Quand l’un ne pense qu’à rire, l’autre préfère la mélancolie. Si l’un est charpenté, l’autre est frêle. Ces dissemblances les rapprochent. Un moment spécifique symbolise parfaitement cette affinité naissante dans l’album : celui du gyrophare de police…
Ils vont rapidement apprendre à se connaître et construire leur amitié durant les deux années qui suivront. Petit à petit Cyril s’installe dans le cœur de Laurent par la voie de l’admiration, des confidences mais surtout d’une belle complicité nourrie par la musique. Ensemble, ils s’accordent pour ne faire qu’un. Durant cette période faste, Laurent rencontre sa future épouse Virginie par l’intermédiaire discret, mais bien senti, de son alter ego.
Mais à vingt-cinq ans, Laurent est de plus en plus frustré par son instabilité professionnelle. Alors, quand il reçoit un jour un courrier positif pour travailler dans une boîte de jeux-vidéo à Paris, il trouve sa porte de sortie. Il va pouvoir vivre une autre étape de sa vie. Avec Virginie mais en s’éloignant naturellement de Cyril. Peu importe, l’amitié est plus forte que la distance.

LES RETROUVAILLES ÉTERNELLES
Un éloignement qui va durer plusieurs mois. Quand on vit à Paname, le temps nous échappe. C’est pour l’anniversaire d’une amie, à Paudy, non loin de Déols, que les retrouvailles spontanément chaleureuses vont se dérouler entre Laurent et Cyril.
Mais la joie sur le visage de Laurent cède brusquement à l’effarement. Cyril n’est plus le même. Laurent se retrouve face à un corps gonflé et affaibli. L’exact opposé de l’ami plein de vie qu’il avait laissé un an plus tôt. Cyril lui apprend être atteint de deux graves pathologies : une maladie auto-immune à laquelle s’ajoute un cancer du thymus. Une fois le choc encaissé, et la culpabilité surmontée, Laurent ne le quittera plus. Jusqu’au bout.

PROMESSE TENUE
Laurent Astier délivre avec La Force de Vivre bien plus qu’une autobiographie. C’est avant tout une promesse faite à son ami. Celle qu’un jour il raconterait son histoire. Les années ont défilé depuis la disparition de Cyril, et après avoir été notamment poussé par son éditrice à se livrer totalement, Laurent Astier a pu trouver la force d’ouvrir son cœur et ses souvenirs pour faire naître La Force de Vivre. Un titre qui prend tout son sens tant il est représentatif de l’impressionnant courage de Cyril.
Tout au long de ce récit, l’auteur de La Venin va mettre en lumière tout ce qui caractérise son ami : quelques faiblesses, mais surtout une force impressionnante tant physique que morale. Il est probable que certaines de ses capacités hors normes soient le fruit d’un traumatisme subi dans son enfance mais ce serait réducteur de s’en tenir à cette seule explication. Cyril est tout simplement un homme solaire qui irradie son entourage de toute sa bienveillance. Laurent Astier s’emploie inlassablement à raconter toute l’influence positive que lui a apportée Cyril mais surtout comment il l’a aidé à appréhender la vie de façon plus sereine.

LA FORCE DE VIVRE TOUTES CES ÉMOTIONS
D’un point de vue graphique, le trait de l’auteur est toujours aussi saisissant. On s’arrête sur toutes les cases car tout est bien posé à sa place et elles nous happent littéralement dans son univers. Que dire de tous ces visages aux détails si appliqués ? À commencer par Laurent Astier lui-même qui se dessine jeune avec un réalisme impressionnant. Mais le plus frappant reste la multitude d’émotions qui émanent des protagonistes : la joie, le rire, la tristesse, la peur, le doute, l’espoir : nous les ressentons avec eux.
Que ce soit dans Face au Mur ou La Venin, Laurent Astier aime jouer avec le temps et les dates. Dans le premier, c’est dans un désordre chronologique qu’il dépeint la vie de Jean-Claude Pautot. Pour le second, l’épopée d’Emily est incessamment nourrie de flashbacks pour développer la quête de son héroïne. Dans La Force de Vivre, Laurent Astier jongle différemment avec la temporalité. Ici, pas de dates mais des couleurs : le bleu pour la mélancolie du présent, le doré pour les années heureuses, le vert pour les épreuves médicales, le rouge pour la fusion et les scènes du super-héros « The Force », ce symbole.
La Force de Vivre est un roman graphique intime mais profondément universel. Laurent Astier a inévitablement dû faire un gros travail sur lui-même pour rouvrir cette cicatrice et délivrer un récit aussi puissant. On a sincèrement envie de croire que, là où il se trouve, Cyril est empli de fierté pour Laurent — une fierté à la hauteur de l’admiration que ce dernier lui portait.
- La Force de Vivre
- Scénariste : Laurent Astier
- Dessinateur : Laurent Astier
- Coloriste : Laurent Astier
- Éditeur : Rue de Sèvres
- Prix : 29,90 €
- Parution : 23 avril 2005
- Pages : 240
- ISBN : 978-2810201624
Résumé de l’éditeur : Dès leur rencontre, une amitié forte va naître entre Cyril et Laurent. De celles qui font grandir et changer pour le mieux. L’un, extraverti et solaire, est l’opposé de l’autre, timide et sombre. Le lien qui les unit est pourtant indicible et inexplicable.Laurent Astier raconte comment ce lien d’amitié perdure malgré la disparition de son ami emporté par la maladie.
À propos de l'auteur de cet article
Mikey Martin
Mikey, dont les géniteurs ont tout de suite compris qu'il était sensé (!) a toujours été bercé par la bande dessinée. Passionné par le talent de ces scénaristes, dessinateur.ice.s ou coloristes, il n'a qu'une envie, vous parler de leurs créations. Et quand il a la chance de les rencontrer, il vous dit tout !
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