La maison du canal

Edith et José-Louis Bocquet adaptent le roman de Georges Simenon, La maison du canal, l’un des romans « durs » de l’écrivain belge. Une réussite.

Un romancier « adapté »

Rappelons ici une évidence, Georges Simenon est un monument de la littérature du vingtième siècle. Le romancier belge, auteur de près de 200 romans et presque autant de nouvelles a été l’un des auteurs les plus « adaptés ». Son personnage, le commissaire Maigret, a ainsi fait les beaux jours du cinéma et de la télévision. C’est là l’aspect le plus connu de l’œuvre. Mais Georges Simenon, outre la reconnaissance populaire, rêvait aussi de celle de ses pairs et d’entrer au panthéon des lettres avec des romans qu’il voulait « durs », des « romans-romans », comme il aimait à le dire.

Parmi ceux-ci, on trouve « La maison du canal », publié en 1933. Il fait aujourd’hui l’objet d’une adaptation en bande dessinée chez Dargaud (Collection Simenon) par deux auteurs confirmés, José-Louis Bocquet au scénario et Edith au dessin.

La brume au-dessus des canaux

Nous sommes en Belgique, en 1931. La jeune Edmée, dont le père vient de mourir, quitte la capitale belge pour aller vivre chez ses cousins, en Flandre. Changement de décor. La ville cède la place à une morne campagne sillonnée de canaux. C’est là que vivent ses cousins Van Elst, dans une famille de six enfants. Ils sont « taiseux », chacun et chacune semblant vivre avec de lourds secrets. Quand Edmée descend du train pour rejoindre la propriété des Van Elst, elle arrive dans une famille en deuil. Après son père, c’est son oncle qui vient de mourir…

Parmi elle, il y a Fred, l’aîné, dur, sensuel, qui aime « les femmes à gros seins » . Il y a son cadet, Jeff, laid mais qui sait être doux. Enfin, doux… Il tue des écureuils pour en récupérer des peaux… Les deux jeunes hommes seront bientôt fascinés par la douce Edmée. La belle citadine est autant attirée par les cousins tout autant qu’elle semble les mépriser. Entre ces trois-là, tout un jeu de séduction et de répulsion va s’installer.

L’inévitable drame

C’est dans un décor de pluie, de brume et de ciel bas qu’évoluent tous ces personnages. Tous semblent accablés, englués dans une destinée qu’ils ne peuvent maîtriser, courant vers le drame comme on court à la mort.

Avant que celle-ci ne se manifeste, plusieurs signes avant-coureurs jalonnent le récit. On apprend ainsi que la propriété est hypothéquée et que la famille Van Elst est menacée par la ruine. Quant à Edmée, adolescente fragile, elle tombe malade. Un début de pneumonie qu’elle semble entretenir à dessein. Et puis il y a cet oncle qui l’emmène en ville pour qu’elle se soigne et qui prend en main les affaires de la propriété. Edmée, dont le cœur balançait entre les deux frères, épouse finalement l’aîné et part vivre à Anvers. Jeff est resté dans sa campagne quadrillée de canaux. Mais bientôt…

Atmosphère, atmosphère

Le romancier Simenon aimait à dire au sujet de ses romans et des motivations de ses personnages : « Comprendre, ne pas juger ». Il campe ici des êtres troubles, dans une atmosphère qui l’est tout autant.

Il faut ici tout le talent graphique d’Edith pour restituer ce qui a fait la force du romancier : l’atmosphère plutôt que l’intrigue. Car si cette dernière est classique, elle est magnifiée par un sens du cadrage rigoureux, un trait charbonneux et des couleurs froides dominées par les gris bleu.

Après « Le passager du Polarlys », « La neige était sale » et « Les clients d’Avrenos » déjà publiés dans cette collection, cette quatrième incursion dans l’univers de Simenon tient toutes ses promesses. Lire ou relire « La maison du canal » en fait partie.

Article posté le dimanche 28 septembre 2025 par Jean-Michel Gouin

  • La maison du canal
  • Scénario : José-Louis Bocquet
  • Dessin : Edith
  • Editeur : Dargaud
  • Prix : 22, 95 €
  • Parution : 26 septembre 2025
  • Nombre de pages : 96
  • ISBN : 9782505129424

Résumé de l’éditeur. À la mort de son père, Edmée, une jeune fille de 16 ans, quitte Bruxelles pour s’installer chez des cousins, au coeur de la Flandre. Le contraste est brutal entre les lumières de la grande ville et l’ambiance pesante de la campagne flamande, sillonnée de canaux et plongée dans une lumière blafarde. Pour Edmée, le choc est d’autant plus rude que, le jour de son arrivée, c’est le père de sa nouvelle famille qui décède à son tour. Pour ne rien arranger, elle découvre que les finances familiales se révèlent moins florissantes qu’annoncé. Désormais, elle va devoir apprendre à se faire une place parmi ses six cousins et cousines, aux tempéraments si différents. Entre attirance et répulsion, entre lourds secrets et jeux de séduction parfois ambigus, l’atmosphère se délite peu à peu, ouvrant la voie à un drame que rien ni personne ne pourra empêcher…

Dans un récit qu’il considérait comme son premier « roman libre », Georges Simenon explore les tréfonds de l’âme humaine et ses noirceurs. José-Louis Bocquet et Édith en livrent une adaptation qui met à nu l’humanité des personnages, et dans laquelle le graphisme rend presque palpables la pesanteur de leur quotidien et le poids accablant de leur destinée.

À propos de l'auteur de cet article

Jean-Michel Gouin

Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.

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