C’est dans une région qui se meurt à petit feu que Valfret et Comme le vent nous emmènent. La montagne n’est pas si belle que ça pour un adolescent en construction. Un magnifique album aux éditions Frmk.

Vivre à la montagne
Il a toujours vécu ici, cet adolescent. Avec sa sœur et ses parents exploitants agricoles. Pas simple de cultiver des céréales et d’élever des vaches dans cet environnement de plus en plus hostile. On ne vit pas à la montagne, on survit.
Les intempéries, la mairie qui crame, le chien attrapé dans les mâchoires d’un piège à loup, la dent du pauvre… Tout est là et il faut faire avec.

Luca, son cul et la montagne
La seule chose qui apaise l’adolescent, c’est de monter en haut de la montagne avec Luca. Luca, c’est son ami, amant, amoureux. Là, dans une clairière, ils peuvent parler, fumer des pétards, boire de la 8.6 et faire l’amour des heures. Parce que le cul de Luca, il est à tomber.
L’adolescent n’est pas assidu en cours, pas très bon aux dires des autres, tandis que Luca, lui il sait, il connaît, il est intelligent. Il peut décrypter le monde, celui en mouvement, celui des gilets jaunes qui agite le pays.
Mais un jour, Luca disparaît. L’adolescent n’a plus de nouvelles. Il se morfond. Que devenir dans un lieu si hostile aux jeunes ? Beaucoup plus tard, Luca lui dira qu’il est parti faire des études d’Histoire…

Une montagne douce-amère
Accompagné de Comme le vent, Valfret nous emporte loin. Dans des terres insoupçonnées, celles de la montagne. Quand on ne connaît pas vraiment la montagne, on la fantasme. Belle, rebelle. Pourtant, le récit de l’auteur de Un et demi n’est pas si beau, il pencherait même du côté de la chanson de Jean Ferrat.
La montagne qui délaisse, celle que l’on laisse pour “vouloir vivre sa vie”. Où des enfants, des adolescents et de jeunes majeurs la quittent parce que la vie y est dure. Une vie où “ils seront flics ou fonctionnaires” et où ils rentreront dans leurs HLM pour “manger du poulet aux hormones”.
La vie des agriculteurs à la campagne, ce n’est pas tout rose. Le tourisme, comme seule porte de sortie ? Peut être que le personnage principal qui n’a pas de nom n’en a pas envie.

La montagne comme espace de liberté ?
Telle la montagne sauvage, l’adolescent l’est aussi. Il ne veut entrer dans aucune case. Le jeune garçon prend le temps de fumer, boire et baiser. Il est libre en étant enfermé dehors. On n’échappe pas à la montagne.
Comme le vent et Valfret lui donnent cette liberté. Le lecteur y découvre ses pensées, ses envies, ses maximes dans un élan très court, comme décousu. Les mots et les phrases suivent les lignes des décors, de la montagne. On sent l’adolescent perdu, inquiet et qui se raccroche à des choses simples. Ses manques de perspectives se conjuguent à l’appauvrissement de sa région, de sa montagne qui se meurt et de sa famille qui tente de survivre.

Poésie de montagne
Alors la philosophie de l’adolescent prend une tournure presque poétique, comme les dessins de Valfret. On plonge dans de grandes illustrations à la limite de l’abstraction. Comme pour inciter le lecteur à réfléchir, à intégrer le récit. Une poésie politique entre changements climatiques, exode rural, bruissement des gilets jaunes, déterminisme social, liberté du corps, liberté dans le sexe et homosexualité.
Sans oublier que Comme le vent et Valfret glissent des notes d’humour pour éclairer une histoire qui pourrait sombrer. Un humour parfois lumineux, parfois désespéré.
La montagne est un album vibrant graphiquement et dans ses propos. Un récit dans lequel aucune figure humaine n’est présente. Juste quelques tags de personnages. Parce que la montagne est là, elle écrase tout sur son passage. Elle écrase les êtres humains. Elle les anonymise comme l’adolescent personnage principal.
Entre désirs et violences sociales, La montagne percute son lectorat, interroge et bouscule.
- La montagne
- Auteurs : Valfret et Comme le vent
- Éditeur : Frmk
- Prix : 29€
- Parution : 05 février 2025
- Nombre de pages : 128
- ISBN : 9782390220527
Résumé de l’éditeur : « Dans le patelin et dans le pays, il passait bientôt plus de combis de flics que d’oiseaux sauvages. » Après Un et demi, revoilà Valfret avec un grand livre orageux et tellurique, un livre qui crie et qui respire. La Montagne raconte la quête de sens d’un adolescent dans un monde et une famille rurale qui meurent à petit feu, son manque de perspectives dans une société écocidaire et autoritaire… Même les révoltes qui grondent dans le pays se font loin, en ville. Lui oublie tout dans un mélange à base de vodka, dans un fantasme de brûler la Porsche du maire et le souvenir du cul de l’être aimé. La vie est dans les arbres, dans les collines, dans le soleil qui fait vibrer les champs et dans la tempête qui menace… Les variations de Valfret sur les champs, les vallées, les façades décrépies racontent en évitant les longs discours l’histoire intime, sociale et politique d’un personnage et des lieux qu’il voit quotidiennement. Ses pensées rentrent dans de vieux bâtiments, se posent sur les paysages silencieux d’un bled anonyme, ou semblent sourdre de l’orage, se disperser dans le vent comme la fumée d’un pétard. Comme chez Alex Barbier, la voix d’un narrateur et ce qu’il a vu nous hantent, et comme chez Barbier cette voix solitaire est cernée par le vide, que ses phrases simples et fracassantes remplissent et mettent en tension. Son récit brumeux est fait de souvenirs, de fantasmes et de rumeurs, délibérément perturbant, passant d’un sujet à l’autre et nous privant de figure.
À propos de l'auteur de cet article
Damien Canteau
Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une trentaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) et co-responsable du prix Jeunesse de cette structure. Il est le rédacteur en chef du site Comixtrip. Damien modère des rencontres avec des autrices et auteurs BD et donne des cours dans le Master BD et participe au projet Prism-BD.
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