Là où gisait le corps

Un meurtre a été commis sur Pelican Road. Et les mobiles sont aussi nombreux que les suspects. Ed Brubaker toujours accompagné de Sean Phillips nous invite à mener l’enquête dans Là où gisait le corps, un polar extrêmement original paru chez Delcourt et qui, au dire des auteurs eux-mêmes, est avant tout une histoire d’amour.

Là où gisait le corps : Qui est-ce ?

Pelican Road. C’est là que vit Tommy, un adolescent paumé qui se noie dans la drogue et l’espoir qu’un jour Karina s’intéressera à lui. Le problème, c’est que Karina n’est pas moins perdue que lui et tout aussi droguée. Et ça, ça a le don de mettre Palmer hors de lui.

Alors, pour se convaincre qu’il a de l’autorité, il sort sa plaque d’officier à la moindre occasion. Et ça produit son petit effet. Enfin surtout sur Toni, l’épouse délaissé de Ted, le psychiatre de Ranko. Lui, il semble que son esprit soit resté sur le champ de bataille. Et depuis son retour du front, il vit dans la rue. Mais tant qu’il n’embête personne… Et d’ailleurs, la petite Lila l’aime bien. Elle le croise souvent quand, telle une justicière grimée d’un masque rouge, elle sillonne la rue sur ses patins à roulette. Véritable petite fouine, elle voit tout. Comme Mrs Wilson, la vieille commère du quartier qui d’ailleurs a remarqué que depuis quelques jours, un mystérieux moustachu rôde en se présentant comme un détective privé.

Là où gisait le corps d'Ed Brubaker et Sean Phillips (Delcourt)

Neuf protagonistes… Un corps… Neuf suspects.

Un Cluedo sur Pelican Road.

Dès la couverture, le lecteur comprend qu’il va être tenu en haleine. Et dans le cas d’une œuvre écrite par Ed Brubaker, ça signifie qu’il va être mis à contribution jusqu’à la dernière page. Le scénariste le souligne d’ailleurs avec beaucoup de justesse en postface, il s’agit là d’un titre qui suggère au moins autant qu’il ne révèle. Et on le sait, l’auteur de Reckless n’a pas son pareil pour élaborer l’intrigue d’un polar d’exception. Sa maîtrise de la tension narrative, reposant sur un dosage d’indices soigneusement disséminés est désormais une marque de fabrique. Et pourtant, Brubaker parvient encore à innover.

Là où gisait le corps : La force interne de son style.

En effet, il invite son lecteur à devenir lui-même enquêteur. Ainsi, en parallèle de la narration traditionnelle de l’intrigue principale, on voit témoigner les protagonistes en aparté ; et même parfois des années plus tard. L’effet produit est saisissant et extrêmement efficace. Le scénario apparaît ainsi par bribes polyphoniques. Et on en vient à douter de tout : de la sincérité, de l’honnêteté et même de la qualité des souvenirs. Ainsi, sans qu’on s’en rende compte, on se surprend à élaborer des hypothèses et à attendre le témoignage d’un personnage qui, on l’espère, validera nos intuitions.

Et à la toute fin, bien plus que l’identité du meurtrier, on comprend que l’essentiel était ailleurs. De cette manière, le duo Brubaker-Phillips parvient à réaliser une œuvre qui tient autant du polar que de l’exercice de style. Et le résultat est une véritable réussite. Il faut dire que les deux compères savent travailler de concert.

Un trio virtuose.

En adéquation parfaite avec la manière dont Brubaker souhaite raconter son histoire, Sean Phillips construit ses pages avec minutie. Faisant en sorte de ménager le suspens, il laisse entrevoir bien plus qu’il ne montre. Et variant les points de vue, il donne un caractère visuel extrêmement fluide à l’aspect polyphonique de la narration. Soulignons enfin la colorisation, réalisée comme il se doit par Jacob Phillips. L’ambiance qu’il parvient à mettre en place est essentielle à la réussite de l’œuvre. Dès la première case, on reconnaît la patte du trio. Et comme toujours, le résultat est exceptionnel.

 

Polar ? Histoire d’amour ? Là où gisait le corps est un peu des deux, et tellement plus encore. Mais ce qui est certain, c’est qu’il s’agit d’une œuvre d’exception, réalisée de main de maître par des artistes hors du commun. En renouvelant avec malice le fameux « whodunit », ils réaffirment l’importance du style dans la création littéraire.

Article posté le samedi 15 juin 2024 par Victor Benelbaz

Là où gisait le corps d'Ed Brubaker et Sean Phillips (Delcourt)
  • Là où gisait le corps
  • Scénariste : Ed Brubaker
  • Dessinateur : Sean Phillips
  • Coloriste : Jacob Phillips
  • Traducteur : Doug Headline
  • Editeur : Delcourt
  • Collection : Contrebande
  • Prix : 17.95 €
  • Parution : 22 mai 2024
  • ISBN : 9782413083054

Résumé de l’éditeur : Une pension pleine de drogués ; une femme au foyer négligée ; une jeune fille qui se prend pour une super-héroïne ; un flic qui veut qu’on le laisse tranquille et un détective privé à la recherche d’une fugueuse. Ces récits et ces tranches de vie s’entremêlent au cours d’un été fatidique. LA OU GISAIT LE CORPS est une histoire d’amour et de meurtre, racontée du point de vue de tous les personnages. Mais qui dit vrai ?

À propos de l'auteur de cet article

Victor Benelbaz

Tombé dans la marmite de la bande dessinée depuis tout petit, Victor est un vrai amateur éclairé. Comics ou récits jeunesse sont les deux genres préférés de ce professeur de français.

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