La tête de mort venue de Suède

Avec La tête de mort venue de Suède, Daria Schmitt signe chez Dupuis un formidable récit scientifique et onirique autour de l’histoire du crâne du philosophe René Descartes. Passionnant.

Un petit livre trouvé sur une brocante…

Voici de quoi réconcilier ceux qui s’ennuyaient en cours de philo avec le « vieux » Descartes… Aujourd’hui, la talentueuse Daria Schmitt revient dans les librairies avec La tête de mort venue de Suède, un récit de 120 pages publié par le label Aire Libre chez Dupuis.

C’est en chinant un jour dans une brocante, dit-elle, qu’elle achète pour une somme dérisoire un petit livre qui raconte des histoires de reliques célèbres. Celles de Richelieu, de Charlotte Corday et de René Descartes y sont recensées. Et c’est l’histoire du crâne de ce dernier qui retient son attention.

De la cour de Suède au Jardin des Plantes

Plusieurs autres lectures plus tard, là voilà accueillie par le Muséum d’histoire naturelle à Paris, dans le cadre d’une résidence d’artistes. De ses rencontres et entretiens avec des scientifiques est né ce récit subtil qui retrace l’itinéraire improbable d’une dépouille et d’un crâne, celui de l’illustre philosophe.

Un philosophe qui meurt à Stockholm en 1650 où il avait été invité par la reine Christine de Suède. Il y sera inhumé avant d’être rapatrié seize années plus tard en France. Petit résumé d’un étonnant périple : les ossements de Descartes, qui tiennent dans une boîte en cuivre est ouverte par les douaniers… Que font-ils avec ces restes ? Mystère.

Suivront les églises Saint-Paul puis Sainte-Geneviève à Paris en 1667. Pendant la Révolution, en 1793, le cercueil est placé au couvent des Petits-Augustins. Sous la Restauration, le corps seul arrive à l’église Saint-Germain-des-Prés où il repose encore aujourd’hui. Le crâne est manquant

Noyé sous les eaux

En 1821, ce dernier réapparaît dans un carton à chapeau envoyé par un chimiste suédois au paléontologue Georges Cuvier . Sur le front de la relique, on lit ces mots :  » Ce petit crâne a appartenu au grand René Descartes. Le reste de ses ossements est caché en lointaine terre de France, mais tout autour du globe son génie est loué et son esprit se réjouit encore dans la sphère des cieux ».

En 1910, la grande crue de la Seine inonde les réserves du muséum d’histoire naturelle qui hébergeait le crâne. On perd sa trace. Il est retrouvé trois ans plus tard. Il y est toujours, apparaissant désormais sous le nom d’inventaire MNHN-HA 19220.

Dialogue avec les morts

Pour mettre cette histoire rocambolesque à la portée du plus grand nombre, Daria Schmitt a imaginé un récit fait de plusieurs couches. Tout d’abord, ce crâne qui se balade dans le Muséum et qui dialogue avec les animaux, petits et grands. Il ne manque pas d’humour, quand il raconte ses péripéties: « Enterré pour la 4 e fois ! » « Toujours à se creuser la tête ! » « Etais-je authentique ? Faussement vrai ? Vraiment faux ? Bon à jeter ou pièce de musée ? »

Une pensée moderne

Tout au long de ce récit, le crâne se pose donc bien des questions, doutant à la fois de son authenticité et de son existence passée.

A-t-il rêvé sa vie, lui qui tenta tout au long de celle-ci d’élaborer une pensée pour tenter de clarifier le monde, séparant matériel et spirituel ? A travers ses dialogues subtils et ses dessins somptueux, Daria Schmitt rend sensible une pensée toujours moderne.

Que dire de ses dessins justement ? Avec du noir et blanc travaillé à la plume puis des rajouts de couleurs en numérique parfois, elle s’attache ainsi à  « dissocier les différentes couches du récit« . Ainsi Descartes rêve en bleu quand il est seul, en multicolore quand il converse avec les autres animaux…

Des animaux dont on sait qu’elle aime en proposer les postures et les contours, qu’ils soient réels ou monstrueux comme elle a pu le proposer dans de précédents albums. On laissera au lecteur la surprise de la découverte quant à certains spécimen aujourd’hui disparus…

Pour aller plus loin

Onirisme, théories scientifiques et questionnements philosophiques jalonnent cet ouvrage. De quoi, de prime abord, en repousser sa lecture, se diront certains. Ce serait là une bien belle erreur. Les dialogues enlevés et pleins d’humour allègent ici un propos qui se veut parfois plus sérieux.

Enfin, celles et ceux qui voudraient se familiariser un peu plus avec le théoricien de « l’animal-machine » ou la manière dont la science fit irruption dans son époque liront ces quelques vingt pages d’annexes rédigées par des philosophes et scientifiques. Presque quatre siècles après sa mort, le philosophe, nous répétent-ils, est encore résolument moderne…

Article posté le vendredi 05 septembre 2025 par Jean-Michel Gouin

La tête de mort venue de Suède de Daria Schmitt (éditions Dupuis - Aire Libre)
  • La tête de mort venue de Suède
  • Scénario et dessin : Daria Schmitt
  • Editeur : Dupuis
  • Prix : 25 €
  • Parution : août 2025
  • ISBN : 978280850266

Résumé de l’éditeur : Notre histoire débute dans les années 1930, période de crise et de « vaches maigres », lorsque le crâne de René Descartes, trésor de la collection de Georges Cuvier, déambule parmi les squelettes de la galerie d’Anatomie comparée au Jardin des Plantes, en attendant son transfert au musée de l’Homme. Mais après sa trop longue histoire, il est en proie à une grave crise d’identité : le doute dont il avait fait un outil infaillible le ronge, et il n’est même plus sûr d’être qui il est.
Autour de lui, les reliques animales s’animent elles aussi et, pour solder un contentieux vieux de trois siècles, entrent en dialogue avec le théoricien de l’« animal-machine », chacune selon sa personnalité. C’est donc une enquête qui commence, ou plutôt une maïeutique conduite de main de maître par la grande baleine bleue. Il faut aider le crâne à y voir clair, reconstruire son passé et, pourquoi pas, le faire revenir sur certaines théories erronées !
Après Le bestiaire du crépuscule, Daria Schmitt prolonge son exploration des grands mythes et livre avec La tête de mort venue de Suède une nouvelle œuvre puissante et magistrale pour la très prestigieuse collection « Aire Libre ».

À propos de l'auteur de cet article

Jean-Michel Gouin

Passionné par l'écrit, notamment l'histoire, la littérature policière et la bande dessinée, Jean-Michel Gouin a été journaliste radio et presse écrite pendant une trentaine d'années à Poitiers.

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