La traversée

Un capitaine et un soldat tentent de rejoindre le front. Le chemin est long et semé d’embûches jusqu’à cet endroit loin, très loin. Clément Paurd imagine leur errance dans La traversée, un très beau roman graphique aux éditions 2024.

« Je suis vivant »

Sur le théâtre d’une guerre, Firmin, soldat, suit son capitaine. Malgré les horreurs vécues, il découvre qu’il n’est pas mort. Il s’épanche et avoue à son supérieur qu’il n’a pas fait acte de bravoure lors du dernier assaut.

L’autorité reprend le dessus et les deux hommes commencent à emprunter le chemin vers un autre front afin d’être utiles. Ils arrivent alors devant une mine mais la route est longue et sombre. Les tunnels ne sont pas larges, les chauves-souris s’affolent, l’eau monte et la folie les gagne.

« Où est la guerre, petit ? »

Après la mine, Firmin et le Capitaine poursuivent leur route. Ils sont surpris de ne pas encore être arrivé à leur but. Ils croisent un enfant mutique qui ne leur indique pas si le chemin est le bon. Il y aussi un mendiant et toute une famille. Ils en concluent qu’ils sont sur la bonne voie.

Ils sont même adoptés par un petit chien, les accompagnant pendant tout leur trajet. Ils arrivent alors devant une maison en feu. Une femme éplorée leur indique que ses « tout petits » sont à l’intérieur. Comment aider le couple ?

La traversée : un parcours chaotique

Œuvre de fin d’études des Arts décoratifs de Strasbourg, La traversée est un album fort et intelligent. Alors qu’il avait obtenu le Prix jeunes talents du Festival d’Angoulême en 2009, Clément Paurd décide de suivre les cours dans cette prestigieuse école. Deux maisons d’édition sont intéressées par La traversée mais rien n’est signé. Il met alors de côté l’album.

Entre temps, il travaille aux côtés de Jean-Christophe Menu pour sa nouvelle structure l’Apocalypse. En 2015, il remet le métier sur l’ouvrage concernant La traversée. Les éditions 2024 sont enthousiastes et le projet peut enfin prendre forme. Il lui faudra deux années pleine pour livrer l’histoire.

De l’absurdité de la guerre

La traversée est avant tout un album pour dénoncer les conséquences de la guerre sur les Hommes. En choisissant deux soldats – un troufion et son capitaine – Clément Paurd peut parler de tous les aspects des conflits armés. L’absurdité sous toutes ses formes : l’obéissance, les morts innocents qui jonchent les sols, la famine et la folie qui emporte les Hommes.

Les dialogues et les situations entre les deux protagonistes révèlent aussi l’aveuglement des petits chefs sur les simples soldats. Obéir sans broncher, obéir sans se rebeller, telle est leur destinée. Il ne faut pas réfléchir, juste obéir. Etre de la chair à canon, voilà le but d’une guerre. Ils ne savent pas où ils vont mais ils y vont, peu importe la trajectoire, le but est à atteindre.

Il y a la peur, l’absence et le deuil qui les accompagnent. Savent-ils se qu’ils font ? Sûrement pas toujours. Ils avancent et sont parfois pris de tensions et de folie. Pourtant, leurs relations vont progresser au fil de l’album, passant d’un schéma descendant unilatéral à celui d’une relation horizontale, plus intime et amicale. Ils se laisseront aussi pousser des ailes jusqu’à devenir des non-combattants.

De l’intelligence du découpage et des cadrages

Les moyens sont simples. Clément Paurd fait dans l’économie pour mieux mettre en lumière les relations entre Firmin et le Capitaine. Pas besoin de recours au spectaculaire, tout est dans les dialogues.

La grande difficulté (qui devient une force), c’est de trouver à attirer l’attention des lecteurs dans un schéma de répétition. Les deux sont souvent sur des sols simples, parcourant la case de gauche vers la droite. Ces bandes horizontales (de 3 ou 4 par planches) sont pourtant moins rigides qu’il n’y paraît, l’auteur jouant avec les déclivités, les types de sols ou les mouvements. Ce sont les petits détails qui amènent la tension, les rires ou les peurs. Clément Paurd casse ce rythme par des lieux différents (la mine, la maison en flamme, le lac où ils nagent ou bien encore l’auberge) et par les rencontres avec des personnages secondaires voire des spectres (les morts qui hantent les lieux de guerre).

Tout n’est pas dramatique dans La traversée, il y a aussi des moments de joie, de rire et d’espoir. Les personnages ne sont pas que dans des rapports durs, ils sont avant tout humains.

Le jeune auteur s’est inspiré de Samuel Beckett pour la partie narrative et des images dites de Wissembourg pour la partie graphique. Ces illustrations représentaient de petits soldats prusses bien alignés qui incarnaient la honte de la défaite de 1871 pour les Français.

La traversée : une surprenante quête initiatique de deux soldats à la recherche du front pour aller combattre. De l’obéissance au pacifisme, de la hiérarchie à l’amitié, un beau roman graphique.

Article posté le lundi 21 janvier 2019 par Damien Canteau

La traversée de Clément Paurd (2024)
  • La traversée
  • Auteur : Clément Paurd
  • Editeur : 2024
  • Parution : 18 janvier 2019
  • Prix : 26€
  • ISBN : 9782919242931

Résumé de l’éditeur : « – La Guerre fait de la pâtée des héros et des justiciers ». Le soldat Firmin et son Capitaine arpentent une ligne d’horizon sans fin. Tandis que le Capitaine, sentencieux et sûr de lui, soliloque sur l’Ennemi à pourfendre, Firmin ironise sur leur situation de soldats en errance : séparés de leur régiment, ils cherchent à retrouver le front. Mais ce chemin n’est pas tracé, et la bataille semble se jouer toujours un peu plus loin… Faute de fracas et de combats, nos soldats traversent une nature silencieuse ; pourtant, si la Guerre semble se dérober, ses stigmates sont tout aussi assourdissants… Un vieillard qui sombre dans la folie, une mère près d’un bûcher, une auberge pillée : les notes se font dissonantes et viennent ébranler la foi et la raison de nos deux compères. Firmin, tantôt candide, tantôt piquant, et le Capitaine, que son amour de la Patrie aveugle souvent, déambulent d’une rencontre à l’autre, comme menés par un invisible joueur de flûte – et leur voyage devient initiation. Nourri par Beckett et Buzatti, Clément Paurd nous parle ici de nationalisme, d’aveuglement et d’absurdité. Sans jamais quitter ses deux personnages ni changer de cadrage – à la façon d’une pièce de théâtre – il s’appuie sur un vocabulaire formel limpide et conctré, ce qui donne toute sa force à son récit. Il traite ces thématiques intemporelles avec délicatesse et intelligence, nous offrant ainsi un livre d’une grande finesse et d’une lucidité implacable.

 

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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