Xibalba

La santé de l’Aéropostale en Amérique du Sud est vacillante, vivant ces dernières années. Pourtant André et Eddie veulent continuer à voler, la seule chose qu’ils savent faire. Simon Roussin imagine Xibalba, une aventure étonnante et fascinante aux éditions 2024.

L’aéropostale s’éteint à petit feu

Maracay, Vénézuela, 1931. L’Aéropostale, fierté française dans le monde entier, s’éteint à petit feu. Malgré des exploits retentissants au début du XXe siècle, les finances sont exsangues. Les 17 000 km de son réseau ne suffisent plus à générer des bénéfices. En Afrique, en Amérique Centrale ou en Amérique du Sud, les bases ferment les unes après les autres et le lointain souvenir de Saint-Exupéry, Guillaumet ou Mermoz s’efface peu à peu.

Parmi ces résistants, ceux qui veulent voler, il y a Eddie l’américain coureur de jupons et André, son compagnon de vol français au visage lardé de cicatrices. Après un tour dans un troquet de la ville à boire et raconter encore et encore les mêmes exploits aux copains de beuverie, ils voient débarquer Paloma – la fiancée d’Eddie – en furie. Il faut dire que l’aviateur n’est pas très fidèle.

Dernier vol pour Eddie

Les deux amis se sont donnés rendez-vous au Vénézuela pour effectuer encore un trajet afin d’acheminer du courrier. Ils rejoignent le Vieux, un défricheur de lignes en Amérique du Sud, un pionnier qui travaille depuis 1927 pour l’Aéropostale. Pas un mot à André sur la déchéance de l’entreprise, cela doit rester entre le Vieux et Eddie.

Quelques jours plus tard, Paloma alerte André, Eddie est mort dans son sommeil. Son compagnon décide alors de rapporter son corps en Arizona dans un dernier vol…

Xibalba : aventure intimiste

En 2016, Simon Roussin imaginait une première histoire dans le milieu de l’Aéropostale, Prisonnier des glaces débutant ainsi sa collection Les ailes brisées. Si le précédent ouvrage et Xibalba partagent le même contexte – la fin de cette belle aventure aérienne (avant son rachat par Air France) – et certains personnages, on ne peut pas dire que cela soit véritable une suite. Malgré une ou deux références à Prisonnier des glaces, cet album peut très bien se lire sans connaître le précédent.

Comme il le confie à Cécile Becker dans un entretien : « Les Ailes brisées explorent l’univers de l’Aéropostale mais ne se concentre pas autour des lignes très connues, plutôt les lignes moins célèbres ». En effet, pour Xibalba, c’est la ligne au départ du Vénézuela.

C’est en résidence à Mexico qu’il peaufine ce nouvel album alors que Prisonnier des glaces n’est pas encore sorti. Trois années seront nécessaires pour finaliser le projet. Ainsi, l’auteur de Barthélémy l’enfant sans âge sort de sa manche une aventure à l’ancienne, comme celle que l’on pouvait voir dans les films des années 50-60. Si le point de départ peut y faire penser (un duo d’hommes virils, une quête, des bars et des femmes qui attendent le retour des héros), il glisse lentement vers un récit intimiste au cœur de la jungle. Entre hallucinations, croyances et mort, Xibalba plait par une diversité et une grande originalité dans le ton donné au récit.

Un dernier vol pour dire au-revoir

Eddie et André se retrouvent dans le même appareil pour un dernier vol, celui pour se dire au-revoir. Malgré le chagrin, le français tient sa parole pour emmener son compagnon vers sa dernière demeure. Un duo qui fait équipe pour la dernière fois.

Dans cet avion pas vraiment fait pour transporter un dépouille, il y a un petit groupe hétéroclite de personnes. En plus de Paloma, il y a par exemple Trudy Blum, mystérieuse ethnologue. Tous ont un but, un secret que l’album, qui flirte avec le surnaturel, révélera au fil des pages.

Entre le deuil, l’absence d’êtres chers et l’engagement pour l’être aimé, les thématiques sont nombreuses dans Xibalba. Simon Roussin (Robin Hood) les magnifient dans une jungle qui sert alors du huis-clos étonnant. Proche d’un ligne claire à la Hergé ou à la Chaland, le jeune auteur de 31 ans nous fascine par des planches magnifiques. Les plaines arides, les chutes d’eau impressionnantes et la jungle subjuguent le lecteur. Le masque de André est lui aussi beau et mystérieux, dans la veine de ceux de la Fête des morts . Les couleurs ocres et orangers participent de l’ambiance énigmatique de l’album.

Xibalba : une superbe aventure en Amérique, entre amours, passions, deuil et mystères. Un superbe album !

Article posté le mercredi 14 novembre 2018 par Damien Canteau

Xibalba de Simon Roussin (2024)
  • Xibalba
  • Auteur : Simon Roussin
  • Editeur : 2024
  • Prix : 29€
  • Parution : 19 octobre 2018
  • ISBN : 9782919242894

Résumé de l’éditeur : 1932, l’Aéropostale s’éteint doucement. Au Vénézuela comme ailleurs, les lignes ferment les unes après les autres, malgré l’audace des derniers pilotes… Eddie, l’Américain, et André, le visage balafré, écument les bars, se racontent leurs pays et leurs compagnons disparus: deux têtes brûlées, deux amis. Voler ? la seule chose qu’ils savent faire et, sans doute, leur dernière raison de vivre. Que faire alors lorsque qu’une ethnologue distinguée puis deux jumeaux taciturnes, recherchent les services d’un aviateur ? Décoller encore une fois, toiser les frondaisons, survoler les fleuves verts; et entendre le nom d’une terre magique, perdue au plus profond de la jungle, que les Indiens nomment Xibalba. Porté par une ligne claire moderne et incarnée, modulé par une bichromie éclatante, ce grand récit parle d’amitié et du souvenir des êtres chers. Nourri par Chaland autant qu’Howard Hawks, Simon Roussin confirme livre après livre son immense talent de conteur; il s’enfonce ici dans la psyché de ses personnages pour en faire flamboyer le drame intime et nous emporte avec brio dans une étrange et étourdissante aventure.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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