La ville – Ilatina

De Juan Gimenez, on retient évidemment la formidable saga scénarisée par Jodorowsky, la Caste des Méta-Barons. Mais ce dessin iconique de la SF des années 80 avait déjà des prémices dans un livre désormais disponible chez Ilatina, La ville, de Ricardo Barreiro et Juan Gimenez. Une plongée dans un monde insensé comme on l’aime en science-fiction.

La ville IlatinaLa ville : le futur noir s’exprime dans tous les pays, à toutes les époques

Jean passe une mauvaise soirée. Sa copine n’est pas très agréable, la soirée se termine mal, Jean s’ennuie. C’est seul qu’il termine dans les rues, en pleine nuit, pour décuver l’excès de whisky qu’il a bu. Mais au bout d’un moment, il ne reconnaît plus son quartier. La ville semble abandonnée et deux voitures équipées de mitrailleuses lourdes débarquent pour se livrer un combat dément. Jean ne le sait pas, mais il n’est plus à Paris et une nouvelle vie l’attend désormais.

Ilatina, trop absent de nos colonnes

Ilatina est un duo d’éditeurs français (Thomas Dassance et Claire Miremont) qui travaille patiemment à faire connaître le patrimoine BD d’Amérique Latine et notamment argentin. Qu’ils aient Juan Gimenez à leur catalogue est une forme d’évidence. La ville, permet de découvrir l’artiste avant qu’il ne se soit lancé dans l’œuvre qui fera sa reconnaissance en France.

La ville et un Gimenez tel qu’on l’aime

On y retrouve un dessin en grande proximité avec William Vance, dans une approche beaucoup plus sombre. Mais aussi et déjà, quelque chose de Moebius, dans la technique de dessin. Les noirs y sont intenses, les à-plats noirs sans nuances. C’est le travail de trame qui vient apporter cela. On perçoit un travail de hachure à la plume, qui vient prolonger les masses d’encre, tout en leur apportant un peu de lumière. Très inspiré par la grammaire cinématographique, Gimenez joue beaucoup sur les gros plans visages et la mise en avant des expressions des personnages.

Dans le même temps, ses décors sont massifs, impressionnants et souvent soutenus par des cadrages qui renforcent le sentiment d’oppression ressenti par les personnages dans cette ville étrange.

Oui, on ressent bien l’époque de production de ce dessin. Mais non, il ne fait pas daté. Il reste d’une grande lisibilité et témoigne de la maîtrise de l’artiste. Qui demeure un grand maître du noir et blanc.

Une narration particulière, pour un récit particulierLa ville chapitre 1 page 10

Mais Gimenez n’est pas seul et il travaille déjà avec un scénariste, Ricardo Barreiro. Ils avaient déjà collaboré sur d’autres histoires auparavant : L’as de Pique ou L’étoile noire. Leur complicité se ressent à la lecture. On perçoit une forme d’adéquation idéale entre le scénario et le dessin.

Un scénario qui se compose de plusieurs histoires courtes, concluantes, mais inscrites au sein d’un même voyage. Le héros, Jean, bientôt secondé par une jeune femme, Karen, traverse les différents quartier de la ville, chapitre par chapitre, en essayant de trouver la sortie de cet étrange labyrinthe.

Chacune de ces histoires peut donc explorer des genres très différents, des temporalités différentes. La ville semble constituée de quartiers venus d’époques différentes. On peut lire du post-apo à la Mad Max, de l’horreur grouillante ou de la Dark Fantasy dans le même ouvrage. Chaque chapitre devient quasi un exercice de style pour les auteurs, afin de trouver comment les deux héros pourront s’en sortir dans des univers de plus en plus intenses.

Et il faut avoir le moral bien accroché car en effet, La ville semble réunir les pires travers de notre Humanité. Il y a peu d’occasions pour l’humain de montrer sa grandeur, individuelle ou collective. Et la fin joue dans la même tonalité. Ce qui nous renvoie vraiment à la noirceur de la SF de la fin des années 70, début des années 80.

La ville chapitre 1 page 11La ville et le clin d’œil argentin

Le marché de la BD argentin est encore mal connu en France. Pourtant, post Seconde Guerre mondiale, il s’est développé avec beaucoup de grands talents. Et la dernière histoire de ce livre fait le lien avec cette Histoire de la bande dessinée locale. Car ce n’est rien de moins que le personnage de l’Ethernaute qui y fait son apparition. Le personnage imaginé par Victor Oesterheld. C’est un sublime clin d’œil de la nouvelle génération à l’ancienne, pour redonner sa place à ce scénariste fondateur et son œuvre majeure. D’autant qu’Oesterheld a été tué par la même dictature  fuie par Ricardo Barreiro. La fidélité et le respect, ça a aussi du sens.

La ville, un album nécessaire

La ville, de Ricardo Barreiro et Juan Gimenez, publié chez Ilatina, est un album indispensable pour tous les fans de bande dessinée de Science-Fiction. C’est une page de l’Histoire de ce média qui nous est offerte ici et que l’on regrettera de ne pas avoir découverte avant. Bravo aux éditeurs pour ce choix de publication.

Article posté le dimanche 18 janvier 2026 par Yaneck Chareyre

La ville Ilatina
  • Titre : La ville
  • Scénariste : Ricardo Barreiro
  • Dessinateur : Juan Gimenez
  • Traducteur : Thomas Dassance
  • Éditeur France : Ilatina
  • Date de publication France : 15 janvier 2026
  • Nombre de pages : 192
  • Prix : 26€
  • ISBN : 9782491042493

Résumé éditeur : “Derrière chaque chose, il existe un piège… C’est la seule certitude, la seule loi de cette ville… Le piège !” 

La Ville est un labyrinthe à ciel ouvert, un piège dont il semble impossible de sortir. Certains s’en accommodent et essaient d’y vivre, d’autres comme Jean et Karen, en cherchent la sortie. Embarqués dans un voyage impossible, Jean et Karen vont devoir échapper aux pièges que leur tend La Ville pour avoir une chance de s’enfuir…

À propos de l'auteur de cet article

Yaneck Chareyre

Journaliste , critique et essayiste BD depuis 2006.

En savoir