Depuis Rides / La tête en l’air, les éditions Delcourt suivent avec fidélité le parcours du bédéaste espagnol Paco Roca. Avec L’abîme de l’oubli, scénarisé par Rodrigo Terrasa, Roca vient livrer une nouvelle œuvre importante pour le devoir de mémoire européen.
L’abîme de l’oubli : les squelettes ne doivent pas rester au placard !
Pepica a dépassé les 80 ans. Mais elle compte bien tenir la promesse faite à sa mère, retrouver les restes de son père, fusillé par les franquistes après la guerre civile et enterré dans une fosse commune. Fosse placée dans un cimetière dont le fossoyeur tâchait de conserver des preuves physiques de l’identité des victimes de la barbarie franquiste. Maintenant que Pepica a obtenu de la Justice l’ouverture de la fosse et l’exhumation, toutes ces histoires vont pouvoir remonter à la surface.
Encore une bande dessinée espagnole sur le franquisme ?
En lisant le résumé, vous vous serez peut-être interrogé quant au fait qu’une fois encore, un auteur de BD espagnol prend la parole sur un sujet lié au franquisme. Ce que Paco Roca avait déjà fait lui-même en produisant La nueve, récit des soldats républicains engagés auprès des Forces Françaises Libres pendant la seconde guerre mondiale. Il n’est pas le seul à le faire. L’Histoire de l’Espagne en bande dessinée semble largement se concentrer sur ce sujet.
Mais en lisant L’abîme de l’oubli, vous comprendrez pourquoi. Pourquoi les artistes espagnols ont besoin de tant prendre la parole depuis si longtemps.

Franco, c’était hier
Parce que le franquisme n’a pris fin qu’avec la mort de Franco en 1975. Et que la droite espagnole, le Parti Popular, est l’un des héritiers de cette tradition politique. Un héritier qui refuse que l’inventaire de la dictature fasciste soit fait. Depuis 1975, il est demandé à la société espagnole de ne surtout pas rouvrir les blessures de cette période. Ce qui est assez logique, puisque cela supposerait de cibler des hommes et femmes politiques toujours en place aujourd’hui.
L’abîme de l’oubli ne doit pas se refermer
Mais les familles de victimes refusent de se soumettre. Les hommes et les femmes qui ont perdu un proche dans l’épuration politique qui a eu lieu après la guerre civile sont âgés, mais ils sont têtus. Comme Pepica, ils ont souvent des promesses faites à des défunts à tenir. Mais la société espagnole résiste et le pouvoir politique de droite freine tant qu’il peut. Les morts présents dans les fosses communes ne sont pas identifiés. Et leurs familles ne peuvent les pleurer officiellement que depuis pas si longtemps.
Alors oui, l’Espagne a besoin de s’exprimer, a besoin de faire l’inventaire des crimes des franquistes. Et c’est là que la parole des artistes compte.
Le bon dessinateur pour porter L’abîme de l’oubli
Rodrigo Terrasa a longuement couru après Paco Roca pour que L’abîme de l’oubli puisse se faire. L’artiste est très pris. Mais sa présence dans le projet est une évidence. Son dessin semi-réaliste vient apporter la distance idéale pour traiter une matière véridique et douloureuse. Il impose le respect pour les victimes qui sont représentées avec précision et élégance. Et en même temps, il simplifie leur apparence, leur apporte une forme d’universalité, qui fait que ces hommes et ces femmes pourraient être n’importe lesquelles des victimes à travers le pays.
Des choix narratifs intelligemment pensés

Ce livre est donc un documentaire en bande dessinée. Mais si Terrasa apporte la matière historique et testimoniale, on sent que Paco Roca apporte sa science du récit. Présent et passé sont mêlés avec intelligence. Les situations qui n’avaient que peu de témoins peuvent donc être mises en scène, autant que les actions concrètes menées par les archéologues et les familles de victimes. Terrasa et Roca sont absents du récit, la parole est donnée aux actrices et aux acteurs de l’histoire. Eux se font discrets, passeurs de parole. Un parti pris fort pour laisser lectrices et lecteurs connectés aux émotions.
L’abîme de l’oubli s’adresse aussi à nous
L’abîme de l’oubli est donc une œuvre indispensable. Nécessaire pour que l’Espagne puisse faire l’inventaire de son Histoire politique récente. Utile pour que nous français, comprenions ce que nos voisins ont vécu et que nous n’avons pas voulu trop voir non plus. La violence fasciste s’est largement installée à nos portes au fil du XXe siècle. Il ne faudrait pas que le XXIe siècle connaisse sa résurgence. Là-bas, comme ici.
- L’abîme de l’oubli
- Scénariste : Rodrigo Terrasa
- Dessinateur : Paco Roca
- Éditeur France : Delcourt
- Collection : Mirage
- Date de publication France : 22 janvier 2025
- Nombre de pages : 296
- Prix : 29€95
- ISBN : 9782413088714
Résumé éditeur : Le 14 septembre 1940, 532 jours après la fin de la guerre civile espagnole, José Celda est fusillé par le régime franquiste et enterré dans une fosse commune avec onze autres hommes. 70 ans plus tard, sa fille, âgée de huit ans au moment des faits, parvient à localiser sa dépouille… Les auteurs accompagnent Pepica Celda dans son parcours douloureux au coeur d’une nation qui a choisi l’oubli.
