Paracuellos 2

Avec Paracuellos, Carlos Giménez devenait l’un des plus grands artisans de la bande dessinée autobiographique. Mais ce chef-d’oeuvre absolu était inachevé. Entre 2016 et 2017, soit quinze ans après le dernier album, l’auteur espagnol reprenait les pinceaux pour livrer des histoires inédites. Les éditions Fluide Glacial décident de publier ces nouveaux récits sous forme d’intégrale. Magistral !

Pablito, double de papier de Giménez

Né en 1941 à Madrid, Carlos Giménez perd son père très jeune. De son côté, sa mère, atteinte de tuberculose, doit restée hospitaliser. De ce fait, les trois enfants – Antonio, Vincent et Carlos – sont envoyés en orphelinat.

Sa carrière de dessinateur débute à l’âge de 17 ans avec la rencontre de Lopez Blanco pour lequel il devient assistant sur sa série Las Aventuras del F.B.I. Viennent ensuite dans les années 1960, des histoires de Drake & Drake, des récits de Buck Jones, Alex, Khan y Khamar ou encore Copo Loco y Cómputo. Il adapte ensuite des nouvelles ou romans de Brian Aldiss et Jack London.

Puis, il décide de raconter son enfance dans l’orphelinat où il fut admis avec Paracuellos. Il imagine alors Pablito, son double de papier et raconte ainsi ses souvenirs de ses 6 à 14 ans. Cette institution est placée sous l’autorité des phalangistes. L’éducation y est très stricte, mêlant la religion et l’instruction militaire.

Des histoires inédites de Paracuellos

Initialement parus en 2016 et 2017, les tomes 7 et 8 de Paracuellos sont enfin disponibles en français chez Fluide Glacial. Les premiers volumes furent édités à partir de 1980 chez Audie, le tome 1 traduit par Gotlib. Le sixième opus, quant à lui, datait de 2003. La série a obtenu deux prix à Angoulême : celui du meilleur album  en 1981 et celui du patrimoine en 2010.

Dessinant depuis plusieurs années, Pablito était plutôt bien vu des surveillantes grâce à ce don. Il fut même choisi par Mlle Araceli, la maîtresse, pour montrer son dessin de l’université de Salamanque au délégué national de l’assistance sociale.

Il se débrouille pour trouver du matériel pour dessiner (feuilles et crayons) et décide même d’acheter les 25 premiers numéros d’El Cachorro, une série de bande dessinée. Pour cela, il avait conclu un pacte avec Perucha, son ami. Ensemble, ils avaient économisé pour pouvoir acheter la pochette contenant les illustrés. Mais rapidement, Pablito décide de tout garder pour lui, sans en faire profiter son copain. Il l’évite mais pris de remords, il revient sur sa décision.

S’ensuit une énième embrouille avec Porterito qui jette le numéro 1 d’El Cochorro par dessus le mur de l’orphelinat. Pablito enfreint les règles pour retrouver son bien le plus précieux jusqu’à rester toute une après-midi dans un trou au soleil.

Voilà la vie de ces enfants, entre école et vexations, entre joies et désillusions. Dans ces rares moments positifs, il y a notamment la venue de Tonin, son grand frère, lui aussi dans un orphelinat et qui lui apprend à bien prononcer les J. Monsieur Aurelio qui laisse des cruches d’eau et du pain devenant ainsi un véritable ami. Pepe Molina « l’homme du cinéma » qui les week-ends donnait un peu de bonheur aux orphelins grâce à son écran magique ou encore les gymnastes venus faire une démonstration de leur talent. Tout n’était pas si noir à l’orphelinat.

Drôle de vie pour un enfant

Mais le reste du temps, la vie n’est pas simple au foyer Joaquin Garcia Morato. S’ils sont instruits, les enfants sont souvent maltraités. D’une violence rare, les kapos comme les institutrices ne se gênaient jamais de brutaliser les élèves. Humiliations, sévices corporelles, insultes, privations de repas ou enfermements étaient le lot quotidien de nombreux orphelins.

Si l’ambiance est souvent sombre, amère voire âpre, Paracuellos possède cette lueur d’espoir qui emporte les lecteurs. Il y a de l’humour dans les histoires de Carlos Giménez, de l’envie de s’en sortir, de la camaraderie et de la solidarité.

Avec Les temps mauvais, son autre série qui raconte les années de plomb du franquisme, Paracuellos dresse un portrait de cette période très longue – entre 1939 à 1977, sans compter la Guerre civile – l’un des seuls aussi précis en bande dessinée. Si la première série se penche sur des anonymes, la seconde est bien fondée sur ses souvenirs et autres témoignages.

Paracuellos est un vrai travail sur lui-même, une sorte de catharsis. Ces années sont lourdes et dures psychologiquement pour le petits Carlos. Faisant preuve de résilience, sans jamais avoir une once de haine envers ses « bourreaux », il livre un témoignage de grande valeur historique. Les lecteurs sont bluffés par la très grande maîtrise narrative de Giménez. Chaque mini-récit est précis et bien pesé pour donner toute sa force lorsque nous les lisons.

Paracuellos est dur, bouleversant, mais tellement juste. Un classique à absolument posséder dans sa bédéthèque !

Article posté le dimanche 19 avril 2020 par Damien Canteau

Paracuellos volume 2 de Carlos Gimenez (Fluide Glacial)
  • Paracuellos, intégrale volume 2
  • Auteur : Carlos Giménez
  • Éditeur : Fluide Glacial
  • Prix : 23.90 €
  • Parution : 15 janvier 2020
  • ISBN : 9782378783365

Résumé de l’éditeur : Entre 1977 et 2003, Carlos Giménez, précusseur de la bande dessinée autobiographique, a réalisé les 6 premiers tomes de Paracuellos, son chef d’oeuvre doublement récompensé à Angoulême. Dans cette série, il dépeint avec justesse le quotidien des orphelins de l’Assistance publique dans l’Espagne Franquiste. Après une pause de près de quinze ans, Giménez reprend les crayons et réalise 2 nouveaux tomes publiés en Espagne en 2016 et 2017, regroupés dans cet album de près de 160 pages. Il continue de brosser un tableau du dénuement moral de l’Espagne de l’après-guerre civile. Si les enfants de l’Assistance publique restent au centre de ces deux albums, l’auteur se focalise ici sur leurs sentiments et les relations qui les unissent.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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