Le mythe du vampire s’est quelque peu figé à partir de l’image de Dracula. Pourtant, historiquement, il y a eu plusieurs autres incarnations du concept. Avec L’Amourante, publié chez Glénat, Pierre Alexandrine marche sur les traces de la Báthory, dans une approche moins horrifique.
L’Amourante : prédation sentimentale et luttes de genre
De nos jours. Louise reçoit chez elle Zayn. Il a été son amant, elle l’a éconduit. Lui veut comprendre pourquoi. Pourquoi a-t-elle fait naître ces sentiments chez lui avant de les nier. Alors Louise accepte de lui expliquer. Elle est née au Moyen âge, elle est une amourante. Pour vivre éternellement, elle doit se faire aimer, sans jamais aimer en retour.
L’amourante est la première œuvre en bande dessinée de Pierre Alexandrine. Si elle en possède les défauts, elle repose pourtant sur un très joli concept, assez bien tenu.
Peut-on parler de ce que l’on n’est pas ?
Notons d’abord un parti pris fort, dans notre époque. L’auteur, vraisemblablement genré homme, a choisi d’écrire les sentiments d’une femme et la place des femmes au fil de l’Histoire. C’est un exercice d’altérité qui paraît fort pertinent à l’auteur de ces lignes, mais qui n’est pas consensuel.
Qu’un homme puisse parler au nom des femmes n’est plus une évidence et peut faire débat. Il est pourtant possible de considérer comme important, justement, que l’autre genre essaie de se mettre à la place des femmes. Penser les difficultés de l’autre, se mettre dans ses pas, tenter de les comprendre, paraît un exercice plus que bénéfique.
Plusieurs interprétations possibles pour L’amourante ?
À moins que Pierre Alexandrine n’ait cherché à inverser les codes. Qu’il ait fait de Louise un personnage féminin obligé d’embrasser les codes d’une certaine masculinité. Et qu’ainsi, les hommes devenus «victimes» de Louise, soient en fait victimes de leurs propres valeurs. Cette question de l’inversion des valeurs est à retenir, notamment au regard de la dernière partie du récit, celle se passant en Russie.
Sans divulgâcher l’intrigue, les interactions entre personnages peuvent laisser à penser une condamnation du comportement de prédateur des Amourants et donc de ces valeurs masculinistes qui les animent. L’analyse peut se discuter mais est à mettre au crédit de l’auteur, qui a réussi à produire un premier scénario riche et dense.
Au programme, sans trop dévoiler
Mais donc, de quoi est-il question dans ces pages ?
D’immortalité, bien évidemment, de son poids sur l’âme humaine et du coût nécessaire pour l’obtenir. Ça, ce sont les grandes thématiques de fond. Les personnages secondaires sont bien choisis et permettent d’aider l’héroïne à avancer dans son périple, de manière relativement fluide et compréhensible par le lecteur.
En parallèle, on découvre des histoires d’amour à sens unique, les conséquences des manipulations de Louise et aussi un regard sur la place des femmes dans la société européenne au fil des siècles. Beaucoup d’idées donc, mais bien organisées donc jamais étouffantes.
L’amourante a aussi ses défauts
Si petites faiblesses il y a de ce côté, c’est notamment dans l’introduction. Alexandrine fait le choix de rythmer le récit de Louise à travers les siècles, par un commentaire issu du 21e siècle. Cela l’amène donc à créer le personnage de Zayn et une certaine phase d’exposition du concept un peu forcée. Tenu de passer rapidement à la genèse de l’héroïne, l’auteur amène le personnage à révéler qui elle est de manière quelque peu forcée. Le lecteur n’a pas les clés pour comprendre pourquoi elle choisit de parler à son dernier amant en date. Ce qu’il peut avoir de différent qui justifierait qu’elle tombe le masque. Le personnage est utile, il permet à l’héroïne d’avancer personnellement à travers sa confession.
Mais il n’a pas pour le lecteur et sa compréhension, le poids qu’il manifeste dans le récit.
Le compromis entre efficacité et identité graphique ?
Cette question de l’expérience professionnelle se manifeste aussi dans le dessin.
Attention, là encore, pas de faute majeure. Pierre Alexandrine maintient son trait de la première à la dernière page. Il ne réalise pas de fautes techniques majeures dans l’exécution de son trait ou de sa mise en couleur.
C’est plutôt du côté de l’identité, qu’il a encore à gagner. Il propose aujourd’hui un dessin assez classique dans le « roman graphique » contemporain. Un semi-réalisme qui lorgne du côté de la ligne claire, un trait tenu et fermé. Un trait qu’il cherche à doser avec précision, pour capter l’essentiel et l’universel des personnages et des décors. L’objectif n’est pas la précision de la reproduction, mais la lisibilité du dessin.
Timothée Le Boucher fait partie des grands noms du genre, et il a d’une certaine façon « fait école ». Si Pierre Alexandrine a la possibilité de produire plusieurs autres albums, – on peut lui souhaiter au vu de la qualité de cette première proposition- il gagnera à chercher ce qui fera sa valeur ajoutée, son identité graphique, sa patte d’artiste.
Mais encore une fois, il s’agit ici de pinailler, la proposition reste absolument solide et pertinente.
Ne craignez pas de vous attacher à L’amourante
L’amourante, de Pierre Alexandrine, publié chez Glénat en ce mois de juin 2025, c’est une première œuvre tout à fait pertinente. Des lecteurs et lectrices très différents pourront prendre plaisir à cette lecture, idéale pour l’été. Souhaitons maintenant à l’auteur suffisamment de succès et d’envie, pour continuer sa carrière et nous montrer comment il peut évoluer.
- L’amourante
- Auteur : Pierre Alexandrine
- Éditeur : Glénat
- Date de publication : 18 Juin 2025
- Nombre de pages : 232
- Prix : 25€
- ISBN : 9782344059692
Résumé éditeur : Situation amoureuse : compliquée Paris, de nos jours. Zayn est dévasté : Louise l’a quitté brutalement alors qu’il commençait à avoir des sentiments pour elle. Lorsqu’il la supplie de lui donner une explication, elle se résout à lui raconter son histoire. Une histoire presque incroyable… Car Louise n’est pas une humaine ordinaire, c’est une « amourante » : tant que quelqu’un l’aime, elle ne peut pas vieillir ! Elle est née il y a plus de six siècles, en pleine guerre de Cent ans. Simple paysanne ayant grandi dans une ère de violence et d’injustice, elle aurait dû finir ses jours comme la plupart de ses contemporains : emportée par la guerre, la faim ou la maladie avant d’avoir atteint la quarantaine. Mais sa rencontre avec Dame Eleanor, une mystérieuse et séduisante voyageuse vieille d’un millier d’années, va lui apporter la révélation de son pouvoir et de sa terrible contrepartie…
