Le coeur des Amazones

Non loin de Troie, vivent cachées dans une forêt les Amazones, les redoutables guerrières. La légende les dépeint comme une tribu vivant en autarcie et sans hommes. Géraldine Bindi et Christian Rossi mettent en scène le rapprochement entre Achille et Penthésilée, leur reine dans Le coeur des Amazones, un sublime album au souffle épique édité par Casterman.

La fête des fleurs

La guerre de Troie fait rage depuis plusieurs années. Aux portes de la cité, la coalition achéenne fait le siège. Parmi ces valeureux soldats, il y a Achille, Patrocle, Ajax ou Ulysse.

La peste vient d’être éradiquée mais une autre menace s’approche des assiégeants : les Amazones. Vivant en autarcie et sans hommes, ces femmes guerrières n’ont peur de personne. Vouant un culte à Artémis – la déesse de la nature sauvage et de la chasse – leur protectrice, elles ne s’embarrassent à aucun moment des hommes qu’elles ne prennent en compte que comme géniteur.

Habitant dans une forêt proche de Troie, elles décident de mener une guerre éclair contre les Grecs au pied des remparts. A la tête de cette expédition, Penthésilée, la reine des Amazones, entraine ses sujets.

Le résultat est effarant : des dizaines de Grecs décèdent et d’autres sont capturés. Ils serviront d’objet de chaire lors de la Fête des fleurs. Il faut le souligner : il n’y a pas d’hommes dans le camp des Amazones ou alors ils sont asservis. Il ne servent qu’à féconder les guerrières afin de perpétuer leur descendance.

Penthésilée et Achille

Pendant plusieurs jours, les Amazones choisissent les futurs géniteurs et les couples s’ébattent dans les habitations. C’est le seul moment de l’année où cela est permis.

Penthésilée, reine de 16 ans seulement, n’a pourtant pas trop la tête à la fête. Elle rêve de rencontrer un valeureux guerrier de sang royal pour qu’il lui fasse un enfant.

De son côté, Achille a eu vent de l’attaque surprise des Amazones et est subjugué par ces guerrières qui n’ont peur de rien.

Un jour que la jeune Isia s’aventure seule dans la forêt, un groupe d’Amazones découvre Patrocle et Achille allongés dans une clairière. Penthé est troublée par le grand chef grec et c’est réciproque…

LE coeUR DES AMAZONES : UNE GUERRE DES SEXES ?

C’est en préparant son mémoire de maîtrise sur la dramatisation de L’Illiade que Géraldine Bindi a eu l’idée du récit Le coeur des Amazones. Entonnement, cette histoire s’est imposée sous forme de scénario, son premier en bande dessinée. Il va donc de soi que l’album bénéficie d’une solide documentation de la part de l’autrice.

Elle a choisi un point de vue moins connu sur les Amazones, à savoir l’idylle entre Penthésilée et Achille. Il faut dire que les grandes guerrières interviennent plutôt dans les récits autour de Héraclès ou Thésée. Elle confie ainsi : « Je voyais les Amazones comme des guerrières puissantes et charismatiques, et il leur fallait un contre-point, un équivalent, qui était naturellement Achille » et poursuit : « Cela m’intéressait de parler de Penthésilée plutôt que des autres Amazones, car elle était moins connue qu’Hippolyte ou Antiope ».

Géraldine Bindi comme Christian Rossi se sont aussi appuyés sur la représentation des Amazones par Heinrich von Kleist dans sa pièce de théâtre Penthésilée (1808); à savoir leur refus absolu de cohabiter avec des hommes. Elles refusent notamment de tomber amoureuses. Ainsi dans Le coeur des Amazones, elles vouent une haine ancestrale au sexe opposé, tuent les nourrissons masculins et « n’utilisent » les hommes que pour procréer. Ils sont donc soumis et asservis.

Résolument moderne, faisant écho à notre époque (libération de la parole des femmes), Le coeur des Amazones repose ainsi sur une guerre des sexes. Ici, donc un rapport très frontal. D’ailleurs dans l’album Astérie se défend violemment contre un Grec qui voulait la frapper en lui disant : « Une femme n’est pas une chose qu’on maltraite. Elle a une âme, ses propres envies ».

En bande dessinée et plus particulièrement en comics, l’une des descendantes les plus connues des Amazones est Wonder Woman, qualifiée de Princesse des Amazones. Sinon en bande dessinée, elles furent mises en scène par Jeronaton (Les Humanoïdes Associés) ou par Cavedon & Ciriello (ElviFrance).

UN SUBLIME DESSIN

Le duo Bindi-Rossi ont aussi voulu écarter le merveilleux et la magie qui parsèment d’habitude les mythes grecs anciens pour plus de réalisme et en se focalisant plus sur la personnalité des protagonistes.

Pour représenter ses personnages, Christian Rossi s’est lui aussi beaucoup appuyé sur les sources iconographiques et historiques : les descriptions de Homère, les statues grecque de l’Age Classique, les vases antiques ou encore le film Troie de Wolfgang Petersen qu’il a regardé plusieurs fois.

Pour les Amazones, point de sein coupé, mais des inspirations venues des Indiennes d’Amérique ou des Amazoniennes. Leurs courbes et leurs corps sont parfaits et sublimes, dessinés d’après des modèles vivants pour encore plus de réalisme. Il s’est aussi inspiré de Epoxy, l’album de Jean Van Hamme et Paul Cuvelier.

Si le scénario est bien ficelé, la partie graphique du dessinateur de West (avec Fabien Nury et Xavier Dorison) est magnifique ! Pourtant, elle l’a fait suer eau et sang tant ce projet lui a pris plusieurs années. Il a fait le pari d’utiliser le brou de noix pour les couleurs et c’est magnifique ! Cette encre brune associée aux feutres sépia donne un charme fou aux Amazones et à leur environnement, apporte de la douceur mais aussi de l’âpreté à cette excellente histoire. 156 pages de pur bonheur pour les yeux !

Article posté le vendredi 16 mars 2018 par Damien Canteau

Le coeur des Amazones de Géraldine Bindi et Christian Rossi (Casterman) décrypté par Comixtrip
  • Le coeur des Amazones
  • Scénariste : Géraldine Bindi
  • Dessinateur : Christian Rossi
  • Editeur : Casterman
  • Parution : 14 mars 2018
  • Prix : 25€
  • ISBN : 9782203093768

Résumé de l’éditeur : Plus jamais depuis la rébellion sanglante qui avait fait d’elles des femmes libres, plus jamais les amazones ne se soumettraient, elles l’avaient juré. Mais quand leur jeune reine, Penthésilée, défie le demi-dieu Achille, leur rencontre remet en cause ce qui ne l’avait jamais été : la haine des hommes, héritée de leurs aînées… Christian Rossi et Géraldine Bindi s’emparent du mythes des amazones pour en faire le récit épique d’une guerre des sexes qui espère sa fin.

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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