La plupart des bandes dessinées nous racontent une histoire. Cela peut-être une fiction, un documentaire, un conte, une biographie, empruntant les codes narratifs de la fantasy, de l’épouvante, du polar, de l’érostisme, du space opéra… Que sais-je encore? Je ne vais pas là vous faire l’inventaire non exhaustif de l’infinité des genres que ce média explore, vous êtes sur le bon site pour en avoir un aperçu. Et puis il y a certaines bandes dessinées, plus rares, dotées d’une force narrative telle, qu’elles donnent l’impression de soulever un coin du voile posé sur les origines mêmes de notre monde. Le Marche-Lune, le nouvel album de Simon Spruyt publié chez Le Lombard, appartient clairement à cette seconde catégorie.
En des temps presque immémoriaux…
Imaginez un instant les premières cités de Mésopotamie, « le pays entre les deux fleuves ». Quelques part entre le Tigre et l’Euphrate, à peu près 3000 ans avant notre ère. Les murs de briques crues surgissent du désert. Les hommes inventent l’écriture, organisent leurs royaumes, construisent leurs temples.
Certains peuples nomades vont choisir de se sédentariser. Les mythes naissent. Les dieux prennent forme dans l’imaginaire collectif.
Imaginez un poste d’observation idéal pour discrètement assister à la naissance de cette civilisation. Et si les légendes que nous connaissons étaient peut-être le résultat d’une intervention bien plus mystérieuse qu’on ne l’imagine ? C’est sur cette question fascinante que s’ouvre Le Marche-Lune, un roman graphique ambitieux qui mêle récit historique et réflexion philosophique, tout en apportant une touche de science-fiction, avec une rare élégance.

Un auteur remarquable.
Simon Spruyt l’auteur de ce récit, est une figure singulière de la bande dessinée belge contemporaine. Lui-même se décrit comme un « ingénieur en bande dessinée », une formule qui résume bien son approche : chaque album semble conçu selon une architecture narrative et graphique spécifique. Les lecteurs ont pu découvrir son talent dans des œuvres très différentes comme SGF en 2014, satire du milieu de la bande dessinée. Junker l’année suivante, récit aux accents historiques situé à la veille de la Première Guerre mondiale, ou encore le génial Papa Zoglu en 2017, conte médiéval initiatique. Plus récemment, Le Tambour de la Moskova avait marqué les esprits avec sa plongée dans la campagne de Russie de Napoléon. Chaque fois, Simon Spruyt adapte son style au sujet qu’il aborde et refuse de se répéter.
Mais qui êtes-vous madame?

Dans Le Marche-lune, l’intrigue nous transporte aux origines de la civilisation humaine. Une représentante d’une société extra-terrestre extrêmement avancée est envoyée sur Terre afin de retrouver son prédécesseur, volatilisé, qui ne donne plus signe de vie. Ce dernier avait là pour mission d’observer l’évolution des sociétés humaines, respectant les protocoles de discrétion et d’autodétermination.
Sa dernière trace le situe au cœur des premières cités-États de Mésopotamie. Cette nouvelle représentante, qui va prendre vie sur Terre dans la peau de Gashansunnu, prêtresse d’Ishtar, déesse de l’amour, de la fertilité, et de la guerre, est donc à son tour en mission pour La Famille. La Famille se trouve être une structure immatérielle extra-terrestre qui prétend ne pas être une puissance colonisatrice, juste un réseau d’information dont l’objectif est de partager le savoir et de favoriser la coexistence.

Dès lors, aux abords de la cité de Sichem, qui se trouve être sous la protection du grand roi Austral – on comprendra qu’il est question là d’un puissant Pharaon Égyptien – , notre prêtresse d’Ishtar brodant des explications plausibles pour justifier de sa présence en ces lieux, fera la connaissance du prince de Sichem et de sa famille, ainsi que des membres de la tribu de Marche-Lune, des nomades éleveurs de mouton qui campent au pieds des remparts de la cité.
L’enquête de Gashansunnu.
C’est là, au cœur de pour-parlés conflictuels sur fond d’idylle naissante entre le fils du prince de Sichem et la fille du chef Marche-lune, que commence une enquête qui prend rapidement la forme d’un voyage à travers les déserts, les palais, les lieux de culte et les territoires encore sauvages d’un monde en pleine transformation.
La protagoniste poursuit une ombre. Chaque indice semble la rapprocher de sa cible, mais chaque découverte soulève également de nouvelles questions. Car l’entité incarnée qu’elle recherche ne s’est peut-être pas contenté de rester dans son rôle d’observateur.
Peu à peu, un doute s’installe : et si cet agent avait commencé à influencer les événements qu’il était censé seulement observer ? Et si, violant le protocole d’autodétermination, certaines croyances, certains mythes fondateurs, certains récits transmis depuis des millénaires trouvaient leur origine dans l’ingérence de cette entité venue d’ailleurs?
Une narration d’orfèvre.
Simon Spruyt construit son récit comme une enquête progressive. Le lecteur avance au même rythme que son héroïne. Les réponses arrivent lentement, toujours accompagnées de nouvelles interrogations. Cette structure narrative crée une tension permanente. On tourne les pages pour comprendre, mais aussi pour observer la manière dont l’auteur fait dialoguer deux registres apparemment opposés : la science-fiction et le récit des origines. Un dialogue qui pour la partie science-fiction, prend la forme d’une communication permanente entre notre prêtresse et les observateurs de son réseau d’information. Leurs prises de parole sont représentées graphiquement par des phylactères parfaitement rectilignes descendant du haut de la case où ils s’illustrent.
Ce qui rend l’album particulièrement captivant, c’est que l’auteur semble s’intéresser sincèrement et profondément à cette période charnière où les êtres humains commencent à organiser le monde à travers les récits, les symboles et les croyances.
La figure centrale du livre demeure cette enquêtrice venue d’ailleurs. Son regard extérieur constitue notre point d’entrée dans cet univers. Elle observe les hommes comme un scientifique observerait un phénomène naturel. Pourtant, au fil de son voyage, la distance à son sujet d’étude qu’elle est sensé tenir, se rétrécie. Témoin de plusieurs scènes particulièrement violentes, les certitudes vacillent. Les émotions apparaissent. Son enquête devient alors autant une recherche de vérité qu’une remise en question de sa propre vision du monde.
Des compositions graphiques d’une grande richesse
Sur le plan graphique, Le Marche-Lune confirme tout le talent de Simon Spruyt. Son dessin se distingue par une grande lisibilité et une impressionnante maîtrise de la narration visuelle. Chaque planche paraît soigneusement pensée pour guider le regard du lecteur.
L’artiste adopte ici un trait très discret, sans aucun encrage, qui donne de prime abord l’impression d’aquarelles intenses aux couleurs soutenues. Les personnages sont expressifs sans tomber dans la caricature. Les architectures anciennes, les paysages désertiques et les scènes de foule bénéficient d’un remarquable travail de documentation et de mise en scène

Mais c’est surtout la couleur qui joue un rôle essentiel dans l’album. Les teintes dominantes évoquent la terre, le sable, l’argile et la pierre. Les ocres, les bruns, les jaunes poussiéreux et les rouges atténués plongent immédiatement le lecteur dans l’atmosphère d’une Mésopotamie antique. Sans oublier la profondeur des teintes bleues pour représenter les ciels désertiques exempts du moindre nuage. Cette palette crée une sensation de chaleur permanente, presque physique. Cette maîtrise des couleurs participe pleinement au récit. Elle ne sert pas seulement à embellir les pages ; elle raconte quelque chose. Elle accompagne la frontière mouvante entre histoire et mythe, entre réalité et croyance.
Les mystères insondables du récit des origines.
Et c’est précisément là que se trouvent les véritables enjeux du livre. Au-delà de son intrigue, Le Marche-Lune explore plusieurs thèmes particulièrement riches. Le premier est évidemment celui de la naissance des religions et des mythes. Comment les hommes construisent-ils leurs croyances ? Qu’est-ce qui transforme une histoire en légende ? Comment un individu peut-il être élevé au rang de divinité par la mémoire collective ? L’album interroge également le rapport entre l’observateur et l’observé. Peut-on réellement étudier une société sans interférer dans son évolution ?
Le livre évoque aussi la responsabilité individuelle face aux grands mouvements collectifs. Un seul être peut-il changer le cours de l’Histoire ?
Enfin, Simon Spruyt s’intéresse à la fascination humaine pour le sacré. À travers son récit, il montre comment les hommes cherchent du sens dans un univers souvent incompréhensible. Et cette réflexion reste profondément actuelle malgré son ancrage dans un passé très lointain.
Le Marche-Lune est à mon avis une œuvre singulière, ambitieuse et profondément intelligente. C’est une bande dessinée qui combine le plaisir de l’aventure, l’efficacité du mystère et la richesse de la réflexion. Simon Spruyt y démontre une nouvelle fois sa capacité à renouveler son approche tout en proposant un récit accessible et captivant. Le Marche-Lune nous rappelle finalement que les plus grands mystères ne se trouvent peut-être pas au fond des mers ou dans les étoiles, mais sans doute dans les récits que les êtres humains s’inventent pour comprendre leur propre existence. Et c’est assurément ce qui rend cette lecture aussi passionnante.
- Le Marche -lune
- Auteur : Simon Spruyt
- Éditeur : Le Lombard
- Prix : 19,95 €
- Parution : 15 mai 2026
- Nombre de pages : 200
- ISBN : 9782808216296
Résumé de l’éditeur : À l’aube de notre civilisation, une déléguée spatiale est envoyée sur Terre avec la mission de retrouver son prédécesseur. Ce dernier a disparu au coeur des premières cités-Etats de Mésopotamie, là où les hommes découvrent les dieux.
Au fil de sa traque dans le sable et la violence, un doute grandit : son prédécesseur n’a-t-il pas façonné l’Histoire elle-même ? Dans un monde qui bascule vers le mythe, des hommes et des Dieux, qui observe qui ?
À propos de l'auteur de cet article
David Lemoine
Lecteur de BD depuis sa plus tendre enfance, David a fini par délaisser assez vite les classiques franco-belges, pour doucement voir ses affinités se tourner vers des genres plus noirs, plus grinçants, sarcastiques, trashs, violents, absurdes et parfois même décadents. Il grandissait en somme…. Fan de la première heure de Ranxerox et Squeeze the Mouse, il vénère aujourd’hui l’oeuvre d’auteurs Anglo-Saxon tel que Bendis, Brubaker/Phillips, Ben Templesmith, Terry Moore, Jonathan Hisckman, Ellis/Robertson, sans bouder son plaisir à la lecture des européens talentueux, francophone ou non, que sont Tardi, Ralf Konîg, Michel Pirus, Gess, les frères Hernandez, ou même Fred Bernard. La liste de ses amours dans le 9e art est loin d’être exhaustive, vous vous en doutez, et cela fait plus de 20 ans maintenant qu’il s’efforce de vous convaincre de les embrasser à travers ses chroniques radio qu’il vous livre chaque semaine dans l’émission XBulles sur les ondes de Radio Pulsar (http://www.radio-pulsar.org/emissions/thema/x-bulles/ / https://www.facebook.com/xbulles)”
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