Après l’adaptation en 2018 du roman d’Olivier Truc, Le dernier Lapon, scénarisé par Javier Cosnava et publié chez Sarbacane, l’auteur Catalan Toni Carbos nous revient avec Le roi sans couronne, toujours aux éditions Sarbacane.
Et c’est encore une adaptation qu’il signe en tant que scénariste et dessinateur cette fois-ci. Une adaptation d’un roman de Javier Cosnava, qui n’est donc pas crédité comme scénariste sur cet ouvrage. L’histoire du Roi sans couronne est basée sur un fait historique, à savoir la tenue du championnat du monde d’échec de 1978. Le point d’orgue de ce championnat est un match qui a la réputation d’être l’un des plus étranges jamais disputés à ce niveau là. Cosnava et donc Carbos nous raconte ce match atypique bien sûr, mais ils y accolent une seconde trame narrative fictive qui donne un supplément de sel à ce récit.
Guerre froide sur l’échiquier
Au palais des congrès de Baguio City au Philippines, le 17 juillet 1978, va débuter une partie d’échec sous haute tension.

Se tiennent là les championnats du monde, et deux rivaux s’apprêtent à disputer une partie dont les enjeux vont bien au-delà du simple titre de champion du monde. Vicktor Kortchnoï le challenger expérimenté qui a fui le régime socialiste soviétique quelques années auparavant, ouvre la première partie avec les blancs. Bien que se prétendant apatride, il jouera sous pavillon Suisse, son pays d’exil. L’impulsif Kortchnoï, farouche opposant au régime soviétique va donc tenter de faire tomber de son trône, le jeune prodige Anatoli Karpov. Ce dernier est le représentant officiel du régime de Brejnev. S’il gagne, ce sera une victoire idéologique de l’Occident sur le régime Soviétique.

Chacun se déplaçant avec son aréopage, composé de grands maîtres d’échecs mais aussi pour Karpov de haut gradé du régime, médecin et parapsychologue. Des mystiques illuminés viendront plus tard prendre place dans le public sur invitation du camp Kortchnoï pour soit disant bloquer les ondes psychologiques émises par le camp Karpov pour déstabiliser l’adversaire. Bizarre vous avez dit bizarre…
La partie ne se jouera pas uniquement sur l’échiquier, et les coups bas et accusations de déstabilisations sournoises vont venir émailler les nombreuses manches que dura cette confrontation sous très haute tension. Se peut-il que des agents du KGB et de la CIA tentent d’infléchir le cours du jeu en coulisse?
Longue peine pour un joueur d’échec
Parallèlement à ce bras de fer, une autre histoire nous est racontée. Elle débute dans la vielle prison de Baguio City, où le lieutenant français Benjamin Faure-Rojo y purge une peine depuis 1945 pour triple homicide.
Benjamin a toujours clamé son innocence, et n’a jamais réussie à reconstituer le puzzle de la scène du crime qui aurait pu tout autant l’innocenter ou faire de lui un coupable sans équivoque. Arrêté, inconscient, baignant dans le sang de ses victimes, l’arme du crime à la main, cela ne fit aucun doute pour les autorités de l’époque, Benjamin était un meurtrier. Seulement lui ne se souvient de rien, et surtout il ne voit aucune raison qui à l’époque aurait pu le conduire à s’en prendre à ces trois personnes en particulier.

Aujourd’hui, après 33 ans d’emprisonnement et plus personnes à l’extérieur pour qui compter, cela fait belle lurette que Benjamin a renoncé à demander une remise de peine à laquelle il pourrait prétendre. Dans sa cellule, au fil de toutes ces années d’emprisonnement, il a vu défiler plusieurs codétenus. Des prisonniers avec lesquels, pour certains d’entre eux, il tuait le temps en enchainant les parties d’échecs, sa grande passion.
Un coup du destin
Et aujourd’hui, tombant sur la photo d’un article dans la feuille de choux du coin qui relatait de la confrontation Karpov- Kortchnoï, il reconnait dans le public MC. Melvin Cob, son premier compagnon de cellule qu’il soigna de ses blessures, et qu’il remit sur pieds à l’époque.

Benjamin voit alors une occasion de peut-être, enfin parvenir à comprendre ce qui s’était passer en 1945 dans la maison de son ami Emilio. Il en est convaincu, c’est un signe, la présence de son ami MC ne peut pas être une simple coïncidence.
Il va alors enfin demander cette remise de peine qui lui sera accordé immédiatement, et partir sur les traces de son passé, avec l’aide, l’espère-t-il en tout cas, de son ami MC qu’il s’empresse de retrouver.

En même temps que l’on assistera aux retrouvailles puis aux investigations des deux compères qui se lancent dans une enquête policière, on suivra également l’étrange relation qui se noue en coulisse du palais des congrès de Baguio City entre Melvin Cob et Elena Dimatulak. La mystérieuse dame en rouge. Une femme élégante et séduisante qui s’intéresse, elle aussi de très près à la rencontre des deux champions d’échec. Elle pariant sur la victoire de Karpov, alors que Melvin veut croire que l’impulsif Kortchnoï peut renverser la table dans une partie assez mal engagée.

Des teintes chaudes pour une moiteur toute Philippines
Avec une ligne claire franco-belge, et une palette de couleurs chaudes assez restreinte, Toni Carbos livre un travail graphique parfaitement honnête, au style un rien désuet, mais qui matche parfaitement à l’époque qu’il décrit. Une ligne sobre, précise, et toute en rondeur qui tire gentiment vers le style « gros nez ». La mise en page se compose de gaufriers à huit ou neuf cases, tantôt rectilignes, tantôt de biseau.
La narration au rythme parfois soutenu, sait marquer de courtes pauses avec les passages de réflexion plus propre à la pratique ordinaire des échecs. Les deux trames narratives bien distinctes au début, se rejoignent très vite à la sortie de prison du lieutenant Faure-Rojo, et ses retrouvailles avec son ami MC. Elles resteront cependant dissociées presque tout du long du récit même si l’amour des échecs de Benjamin et le personnage de MC, parti prenante des deux trames, offrent des passerelles faciles pour sauter de l’une à l’autre sans perdre aucun des deux fils.
- Le roi sans couronne
- Scénariste : Toni Carbos d’après le roman de Javier Cosnava
- Dessinateur : Toni Carbos
- Editeur : Sarbacane
- Parution : 03 septembre 2025
- Prix : 22€
- ISBN : 9782377318339
17 juillet 1978, Baguio, aux Philippines, le championnat du monde d’échecs est sur le point de commencer. Le prétendant au titre Viktor Korchnoï va affronter le champion en titre, Anatoli Karpov. Bien au-delà de la compétition sportive, se prépare un combat psychologique entre deux maîtres aux parcours et aux allégeances idéologiques opposées. Karpov, fervent pro-soviétique soutenu par le KGB et le Kremlin, incarne la discipline et la loyauté envers le régime. Korchnoï, quant à lui, est nettement plus rebelle : se présentant comme candidat apatride après avoir fui en Suisse, il est considéré par l’URSS comme un traître. S’il gagne, ce sera une victoire idéologique de l’Occident.
À propos de l'auteur de cet article
David Lemoine
Lecteur de BD depuis sa plus tendre enfance, David a fini par délaisser assez vite les classiques franco-belges, pour doucement voir ses affinités se tourner vers des genres plus noirs, plus grinçants, sarcastiques, trashs, violents, absurdes et parfois même décadents. Il grandissait en somme…. Fan de la première heure de Ranxerox et Squeeze the Mouse, il vénère aujourd’hui l’oeuvre d’auteurs Anglo-Saxon tel que Bendis, Brubaker/Phillips, Ben Templesmith, Terry Moore, Jonathan Hisckman, Ellis/Robertson, sans bouder son plaisir à la lecture des européens talentueux, francophone ou non, que sont Tardi, Ralf Konîg, Michel Pirus, Gess, les frères Hernandez, ou même Fred Bernard. La liste de ses amours dans le 9e art est loin d’être exhaustive, vous vous en doutez, et cela fait plus de 20 ans maintenant qu’il s’efforce de vous convaincre de les embrasser à travers ses chroniques radio qu’il vous livre chaque semaine dans l’émission XBulles sur les ondes de Radio Pulsar (http://www.radio-pulsar.org/emissions/thema/x-bulles/ / https://www.facebook.com/xbulles)”
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