Le dernier lapon

Un cadavre retrouvé avec ses oreilles découpées et un tambour chaman volé, voilà comment un petit village de la Laponie se retrouve sans dessus-dessous. Deux policiers sont dépêchés pour tenter de résoudre ces deux affaires. Sont-elles liées ? Javier Cosnova et Toni Carbos adaptent en bande dessinée le roman de Olivier Truc, Le dernier lapon, une formidable double enquête au pays des Sami.

Vol d’un tambour sami ancestral

Kautokeino en Laponie centrale, de nos jours. Dans la petite ville c’est la stupeur : un tambour multi-séculaire sami a été volé. Objet chamanique d’une rare importance, il n’en reste plus que 71 dans le monde.

Arrive alors au commissariat, Nanga Klemet, un policier lapon, le seul de la brigade. Il suppose que ce tambour a une grande valeur. Volé lors d’un transfert vers le musée de la ville, l’objet attise depuis longtemps les convoitises. Il est à noter qu’une conférence de l’ONU sur les populations autochtones se déroulera à Kautokeino dans trois semaines : une mauvaise publicité pour la ville que ce vol.

Le commissaire confie l’enquête à Rolf, son bras-droit peu avenant, tandis que Klemet et sa collègue Nina – ils font partis de la brigades de police des troupeaux de rennes – seront en renfort.

Une tension de tous les instants

Enfourchant leurs scooters des neiges, Nina et Klemet se rendent sur les lieux d’une manifestation sami. La tension est à son comble depuis le vol. Les manifestants pensent que le policier lapon est le seul à comprendre l’importance du tambour.

Le rassemblement est interrompu par le pasteur de la commune qui est bien décidé à passer pour se rendre dans son temple. Il faut dire que l’homme de foi ne porte pas dans son cœur les Sami et les peuples autochtones.

Après un tour au musée pour constater les dégâts, le duo de policiers se rend chez Mattis, un éleveur de rennes dont le père était chamane, pour lui poser des questions. Là-bas, Nina et Klemet retrouvent Rolf. Un peu plus loin, ils découvrent le corps sans vie du Lapon, les oreilles découpées…

Le dernier lapon : une roman multi-récompensé

Le dernier lapon est le premier roman d’un trilogie de Olivier Truc, journaliste et correspondant à Stockholm pour Le Monde. Documentariste pour la télévision, il est spécialiste des sujets de sociétés des pays nordiques et baltes.

Polar haletant et accrocheur, Le dernier lapon sera auréolé d’une vingtaine de récompenses dont notamment le Prix Quai du polar, le Prix mystère de la critique ou encore le Prix Michel-Lebrun. C’est un succès critique et public immédiat. Le titre sera suivi de Le Détroit du Loup en 2014 et La Montagne rouge en 2016.

Si Olivier Truc avait participé à l’élaboration du scénario de la série Infiltrés (avec Sylvain Runberg et Olivier Thomas), il n’en n’est rien pour Le dernier lapon. C’est Javier Cosnova (Insoumises avec Ruben del Rincon) seul qui s’est chargé de l’adaptation dessinée.

Une magistrale double-enquête

En choisissant de dérouler son récit au centre de la Laponie au moment où le soleil ne fait qu’une timide apparition par jour (27 minutes, entre 11h14 et 11h41), Olivier Truc apporte du suspense à son histoire. Cette ambiance propice au mystère est amplifiée par le vol du tambour couplé au meurtre chez les Sami.

Peuple ancestral autochtone, il ne reste que peu de représentants de Sami. Pourchassés par l’Eglise protestante depuis des siècles, ces femmes et ces hommes font aussi l’objet de menaces racistes de la part des Norvégiens, comme le lecteur peut le voir dans l’album par les personnages du commissaire, de Rolf ou l’un des membres du parti populiste. Cette entité d’extrême-droite ne veut pas entendre parler des Sami, qui ne seraient que des voleurs avinés. Un écho fort à la poussée extrémiste du Parti des Démocrates de Suède le week-end dernier. Ces pays nordique d’accueil et de tolérance se referment sur eux, comme ceux plus au Sud ou à l’Est de l’Europe.

Ce racisme aux yeux de tous est aussi mis en lumière par le passé du tambour – des flashbacks sont visibles dans l’album – qui permettent aussi aux lecteurs de découvrir une civilisation nomade fascinante. Par l’enquête de Nina et Klemet, ils peuvent aussi observer la vie parfois rude des éleveurs de rennes au milieu de la toundra enneigée. Ces retours sur le passé mettent aussi en lumière une expédition de Paul-Emile Victor, l’explorateur français.

Ajouter à cela l’assassinat de Mattis, l’éleveur sami, dont les oreilles ont été découpées méthodiquement et l’on obtient une double-enquête passionnante. Les freins et les obstacles sont nombreux (Rolf, le commissaire ou le Français venu travailler dans une exploitation minière, richesses inexploitées du sous-sol) et les pouvoirs du duo de policiers sont limités mais leur envie les comble.

Un dessin agrémenté de belles teintes de bleu

Illustrateur et dessinateur espagnol, Toni Carbos réalise de magnifiques planches aux teintes bleutées. Si en France, une seule de ses bandes dessinées a été publiée (Monsieur Levine, avec Cosnava, Sarbacane en 2015), il est à la tête de nombreux albums en langue espagnole. Avec Javier Cosnava, il a obtenu plus d’une trentaine de prix pour ses bandes dessinées.

Si son trait rond et un peu gros-nez peuvent surprendre au début de la lecture – par rapport à un polar – le lecteur se range rapidement à ses côtés. Les couleurs grises et bleues apportent aussi du suspense à ce récit de grande qualité.

Le dernier lapon : 168 pages de polar en Norvège, au pays des Sami, entre vol et meurtre. Une superbe adaptation d’un succès littéraire de Olivier Truc.

Article posté le mardi 18 septembre 2018 par Damien Canteau

Le dernier lapon de Javier Cosnava et Toni Carbos d'après Olivier Truc (Sarbacane) - comixtrip
  • Le dernier lapon
  • Scénariste : Javier Cosnava, d’après le roman de Olivier Truc
  • Dessinateur : Toni Carbos
  • Editeur : Sarbacane
  • Parution : 05 septembre 2018
  • Prix : 24€
  • ISBN : 9782377311071
Résumé de l’éditeur : Depuis quarante jours, la Laponie est plongée dans la nuit. Et dans cette obscurité étrange, les éleveurs de rennes ont perdu un des leurs : Mattis a été tué et ses oreilles, découpées… comme on le fait aux bêtes pour les marquer. Non loin de là, un tambour de chaman a été dérobé. Seul Mattis connaissait son histoire. Les habitants se déchirent : malédiction ancestrale ou meurtrier dans la communauté ? Et quand l’extrême-droite s’en mêle, tout se complique…

À propos de l'auteur de cet article

Damien Canteau

Damien Canteau

Damien Canteau est passionné par la bande dessinée depuis une vingtaine d’années. Après avoir organisé des festivals, fondé des fanzines, écrit de nombreux articles, il est toujours à la recherche de petites merveilles qu’il prend plaisir à vous faire découvrir. Il est aussi membre de l'ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée).

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